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8-03-2005  Déclaration  par Gabrielle Nanchen
Les femmes et les conflits armés
Déclaration de Gabrielle Nanchen, membre de l’Assemblée du Comité international de la Croix-Rouge (CICR), à la 49e session de la Commission de la condition de la femme, siège de l’ONU, New York, 7 mars 2005.

Madame la présidente,

Il y a vingt ans, à Nairobi, lors de la cérémonie d’ouverture de la Conférence mondiale sur les femmes, j’étais l’une des plus de 10 000 femmes participant à la fois à la conférence officielle et au forum des ONG. Je me souviens que nous avons chanté ensemble We are the women, we are the world, mais c’est à un autre titre que je suis ici aujourd’hui. Alors que nous célébrons le dixième anniversaire du Programme d’action de Beijing, j’éprouve des sentiments mitigés : à la satisfaction de voir les besoins et les espoirs des femmes figurer désormais dans l’agenda international, vient s’ajouter un certain regret : il reste encore nécessaire, pour bien des raisons, d’attirer l’attention du monde entier sur la souffrance des femmes.

Comme vous le savez sans doute, la question qui préoccupe tout particulièrement le CICR est traitée dans la section E – intitulée « Les femmes et les conflits armés » – du Programme d’action de Beijing. Les observations que je partagerai avec vous aujourd’hui auront essentiellement trait à cette problématique, mais elles susciteront certainement une large gamme de questions touchant les femmes.

En 1999, à la XXVIIe Conférence Internationale de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge, le CICR a pris l’engagement de promouvoir le respect dû aux femmes et aux petites filles, un accent particulier étant mis sur la nécessité de s’employer activement à faire connaître l’interdiction catégorique de toutes les formes de violence sexuelle. Le CICR s’est ainsi engagé à veiller à ce que les besoins spécifiques des femmes et des petites filles soient convenablement évalués et pris en compte dans l’ensemble de ses activités. Pour donner suite à cet engagement, le CICR a entrepris une étude visant à établir les besoins des femmes touchées par la guerre et à déterminer dans quelle mesure les lois en vigueur répondaient à ces besoins ; l’étude devait prendre en compte les points de vue du personnel travaillant sur le terrain ainsi que des femmes elles-mêmes et ce, dans les différents contextes de nos opérations. Les conclusions de ces travaux ont été présentées dans une étude intitulée « Les femmes face à la guerre », publiée en 2001. Plus récemment, les conclusions et les recommandations de l’étude ont été rassemblées dans un « document de référence » du CICR sous la forme de conseils pratiques destinés au personnel travaillant avec les femmes touchées par les conflits armés. La mise en œuvre de l’engagement pris par le CICR à l’égard des femmes a constitué une initiative sans précédent car son influence s’exerce à tous les niveaux de l’institution ainsi que sur les opérations menées sur le terrain ; l’impact des conflits sur les femmes a pu ainsi être mieux compris, de même que les meilleurs moyens de répondre aux besoins des femmes.

À la lumière de ce qui précède, il apparaît que le sort des femmes touchées par la guerre – que ces femmes soient activement engagées dans les hostilités ou qu’elles soient entraînées malgré elles dans un conflit – ne peut être amélioré que s’il existe une volonté politique. En d’autres termes, pour dire les choses clairement, si les femmes continuent à souffrir dans les situations de conflit armé, ce n’est pas parce que le régime légal qui les protège est insuffisant, mais plutôt parce que les lois existantes sont insuffisamment respectées. Plus tôt la communauté internationale traitera la protection des femmes comme une obligation – et non plus comme une aspiration –, plus tôt nous verrons s’opérer des changements concrets.

Je souhaiterais attirer votre attention sur une déclaration figurant dans le Programme d’action de Beijing qui illustre ce point : « Le droit international humanitaire, qui interdit les attaques contre les populations civiles en tant que telles, est parfois systématiquement ignoré, et les droits de l’homme sont souvent violés dans les situations de conflit armé ; la population civile, surtout les femmes, les enfants, les personne âgées et les handicapés, souffre de ces violations ». Le Programme d’action précise ensuite que : « s’il est vrai que des communautés subissent tout entières les conséquences des conflits armés et du terrorisme, les femmes et les petites filles sont particulièrement touchées en raison de leur place dans la société et de leur sexe ».

Il est indéniable que les femmes et les petites filles sont particulièrement exposées à certains risques. L’un des exemples abominable est l’exercice continu de la violence sexuelle, utilisée en tant que méthode de guerre afin de briser non seulement des vies humaines, mais aussi des communautés entières.

La guerre n’est plus (mais l’a-t-elle jamais été ?) une affaire d’hommes. La catégorie des blessés de guerre ne se limite pas aux soldats atteints par des balles : aujourd’hui, des populations entières sont précipitées dans des situations de conflit armé de caractère essentiellement non international et, bien qu’il reste souvent dans l’ombre, le viol compte assurément parmi les blessures infligées par la guerre.

Le CICR a déjà insisté à maintes reprises sur la nécessité d’écouter la voix des victimes des conflits armés. L’une de ces victimes, une femme violée, a utilisé les mots suivants pour décrire son calvaire : « cet homme avait un fusil, et c’était lui le plus fort ; je ne voulais qu’une chose : avoir la vie sauve ». Ces quelques mots, tout simples, expriment de manière éclatante ce qu’est la réalité de la guerre pour les femmes. La prolifération des armes de petit calibre et des armes légères contribue à mettre les femmes encore plus à la merci des hommes : ainsi, pour avoir la vie sauve, certaines d’entre elles devront endurer des souffrances de toutes sortes. En temps de guerre, cela peut signifier non seulement subir des violences sexuelles, mais aussi être victimes de déplacement forcé, de détention arbitraire, d’exploitation et d’abus.

Aussi choquante que soit une telle situation, il est encore plus difficile de comprendre les abus et l’exploitation exercés à l’encontre de femmes et de petites filles par des membres du personnel humanitaire et des forces de maintien de la paix – ceux-là mêmes qui ont pour mandat de leur porter assistance et de les protéger.

En temps de guerre, les femmes jouent un grand nombre de rôles différents, certaines pouvant porter activement les armes, d’autres subvenir seules aux besoins de leur famille et d’autres encore prendre la tête de mouvements pacifistes. La résilience et le courage dont beaucoup de femmes font preuve face à l’adversité viennent faire mentir les clichés qui présentent les femmes comme étant les membres les plus vulnérables de la population dans les situations de conflit armé. Néanmoins, quand une guerre éclate, les femmes peuvent courir de grands dangers : si certains de ces risques sont partagés avec l’ensemble de leur communauté, il est vrai que d’autres sont spécifiquement liés à leur condition de femme.

Il serait naïf de croire possible une amélioration du sort des femmes en temps de guerre, sans reconnaître le fait que les femmes restent structurellement désavantagées en temps de paix. Si les femmes sont particulièrement exposées à la marginalisation, à la pauvreté et aux souffrances engendrées par les conflits armés, c’est qu’elles sont souvent déjà victimes de discrimination en temps de paix.

La discrimination qui s’exerce contre les femmes et les petites filles en termes d’accès à l’eau, à la nourriture, au logement, à l’éducation, aux services d’aide sociale et de santé, ainsi qu’au pouvoir politique (problématiques prises en compte dans le Programme d’action de Beijing) se poursuit en temps de guerre. En de telles circonstances, l’accès à différents biens et services est fortement réduit non seulement du fait de leur pénurie, mais aussi à cause de l’insécurité qui prévaut et du non-fonctionnement des mécanismes prévus pour assurer le maintien de l’ordre public. Si, pour des raisons socioculturelles, les femmes sont économiquement et socialement dépendantes des hommes, elles risquent fort de se trouver mal équipées pour assurer leur survie et celle de leur famille lorsque les hommes prennent les armes, sont portés disparus, faits prisonniers ou tués au combat. Ce « continuum de la discrimination » contre les femmes – qui s’étend de la sphère privée à la sphère publique, ainsi que du temps de paix au temps de guerre – met deux éléments en évidence : d’une part, l’importance du rôle et du travail du CICR dans les situations de conflit armé et, d’autre part, la complémentarité de l’institution par rapport à l’action menée, en période de transition comme en temps de paix, par les organisations actives dans les domaines des droits de l’homme et du développement

La discrimination contre les femmes est à la fois une cause et une conséquence des privations dont elles sont victimes en temps de guerre. Il est impératif que les travailleurs humanitaires conservent cela à l’esprit, et fassent en sorte que les femmes soient directement consultées et étroitement associées à toutes les activités entreprises en leur faveur. Dans le cadre de son mandat, le CICR tient compte le plus largement possible de ces problématiques, le but étant de permettre aux femmes de faire entendre leur voix lors de l’évaluation des besoins des populations touchées par la guerre.
Madame la présidente,

Malgré la diversité des organisations auxquelles ils appartiennent, de leurs mandats et de leurs domaines de compétence, tous les participants sont unis autour du thème central de ce forum : apporter des améliorations dans la vie des femmes. Pour sa part, le CICR poursuivra son action dans les situations de conflit armé partout dans le monde, s’efforçant de répondre aux besoins de toutes les victimes, mais en adoptant une démarche adaptée aux besoins spécifiques des femmes et des petites filles.

Je vous remercie de votre attention.

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