©CICR
Reto Stocker, chef de délégation du CICR à Kaboul.
Vu l’intensification du conflit au cours de l’année écoulée, quelle lecture faites-vous de la situation humanitaire actuelle en Afghanistan ?
Le conflit s’est à la fois durci et étendu vers le nord et l’ouest de l’Afghanistan depuis 2006. La situation humanitaire demeure extrêmement précaire. Face à l’escalade du conflit et aux catastrophes naturelles récurrentes, les civils sont très vulnérables. Les organisations humanitaires ont encore beaucoup de mal à accéder en toute sécurité aux victimes, surtout en dehors des grandes villes. Des pratiques de guerre indiscriminées ont également accru les risques auxquels sont confrontées les populations, y compris les attaques dont les cibles sont certes militaires, mais dont on sait qu’elles risquent de causer de nombreuses victimes parmi les civils ou encore les attaques menées sans les précautions nécessaires pour épargner les civils.
Le CICR est bien placé pour réagir face à ces changements du fait de notre présence sur le terrain dans de grands centres du pays et de notre partenariat solide avec le Croissant-Rouge afghan qui dispose d’un vaste réseau à travers le pays.
Comment le CICR aide-t-il les Afghans à faire face à leur quotidien sur le terrain ?
Nos activités traditionnelles telles que le soutien aux structures médicales se sont poursuivies sans relâche. Ces services bénéficient à des milliers de personnes chaque année. Nous avons même étendu leur portée dans le sud du pays en proie aux troubles, en renforçant notre soutien à tous les services de l’hôpital régional de Kandahar.
Nous continuons à améliorer la qualité de vie des populations grâce à nos projets « eau et habitat ». Nous avons aussi considérablement accru notre soutien matériel au Croissant-Rouge afghan afin qu’il puisse élargir la portée de son action humanitaire à des zones plus reculées, là où cette action est très attendue mais où le CICR n’est pas toujours en mesure de couvrir seul tous les besoins.
Diriez-vous que les acteurs humanitaires se concentrent aujourd’hui sur des situations d’urgence plutôt que sur le développement ?
© CICR, Jean-Jacques Kurz, V-P-PK-D-00006-05
Au Nord de Peshawar, camp d'Adesai pour réfugiés afghans. Centre médical conjoint CICR et Croissant-Rouge pakistanais. Distribution de médicaments.
On ne peut pas aider réellement les victimes d’un conflit armé en cours sans respecter l’équilibre entre l’intervention d’urgence et le développement. Traditionnellement, nous avons toujours essayé d’agir en rétablissant et en renforçant l’infrastructure sociale existante, plutôt qu’en remplaçant les structures. Nous aidons les Afghans à s’aider eux-mêmes. Nous évitons de créer une dépendance à long terme. Le soutien que nous apportons à l’hôpital universitaire de Jalalabad, la manière dont nous participons au renforcement des capacités locales dans les hôpitaux de Shibergan et Kandahar, ainsi que nos activités de promotion de l’hygiène montrent que les soins demeurent une priorité sur le long terme.
Notre action de soutien au Croissant-Rouge afghan favorise les institutions locales telles que les dispensaires ruraux afin de développer les capacités sur le long terme. Nous restons ainsi très attachés au développement, bien que le degré d’insécurité qui prévaut dans de nombreuses régions restreigne de telles possibilités. Parallèlement à cela, nous veillons à être prêts à apporter une assistance humanitaire aux victimes de conflits armés au moment et à l’endroit voulus. Telles sont les conditions du fragile équilibre entre développement et intervention d’urgence.
Êtes-vous en mesure de satisfaire les besoins des populations afghanes dans tout le pays, ou existe-t-il des zones dans lesquelles la sécurité est particulièrement préoccupante ?
Depuis 1978, nous avons apporté notre aide aux victimes de guerre en Afghanistan, mais depuis l’établissement de notre présence permanente dans le pays en 1987, nous n’avions jamais auparavant rencontré autant de restrictions dans notre mission. Depuis le début 2003, l’accès aux victimes est de plus en plus difficile dans les régions les plus reculées. Les Afghans ont traversé de lourdes épreuves là où l’infrastructure sociale a été détruite. On entend de nombreux témoignages concernant des personnes qui n’ont pas survécu à leurs blessures alors qu’elles se rendaient péniblement vers les quelques centres de soins éloignés restants.
Nous veillons à ce que nos activités soient totalement transparentes pour toutes les parties, afin de montrer que notre objectif est seulement d’ordre humanitaire, mais l’insécurité et la criminalité imprévisible sont dangereuses pour notre personnel. Compte tenu de cet environnement difficile en matière de sécurité, nous nous en sortons très bien avec les accès que nous avons. C’est le résultat de l’accueil réservé par toutes les parties prenantes à l’action du CICR ainsi que la qualité et la transparence de notre personnel, composé de nationaux et d’expatriés.
Que fait le CICR face à l’afflux de blessés de guerre ?
Nous travaillons sans relâche ! Tout d’abord, les efforts consentis pendant de nombreuses années pour renforcer les capacités nationales et locales sur le long terme dans les grands hôpitaux ont eu une répercussion énorme sur la qualité des soins dispensés aux blessés de guerre, y compris la traumatologie des victimes. Deuxièmement, nous avons fortement soutenu la formation médicale via des séminaires de chirurgie et en formant les volontaires du programme de premiers secours communautaires du Croissant-Rouge afghan, dont 10 000 ont pu apporter les premiers secours et les soins de base accessibles dans des zones reculées, y compris dans les 16 provinces les plus durement frappées par la guerre.
Enfin, notre large présence dans les sous-délégations et les bureaux du CICR nous permet d’appréhender la situation humanitaire dans tout le pays et de réagir rapidement aux besoins des victimes, en apportant une aide aux blessés de guerre là où elle est nécessaire. Les efforts à long terme concentrés sur les soins et le renforcement des capacités portent leurs fruits.
Quel est votre champ d’activité en faveur des détenus ?
Le CICR a travaillé dans les prisons afghanes pendant de nombreuses années, pour protéger et porter assistance aux personnes incarcérées suite au conflit. Nous inspectons plus de 80 centres de détention, dont la prison de Pul-i-Charkhi, les centres de détentions de la Direction de la sécurité nationale et la prison de la base américaine de Bagram. Nous suivons individuellement le sort de milliers de détenus. Des visites régulières nous permettent d’identifier les problèmes potentiels concernant le traitement des détenus et de surveiller les procédures judiciaires. Il arrive que nous fournissions des vêtements d’hiver ou des produits d’hygiène aux prisonniers. Nous menons en parallèle un programme de renforcement des capacités destiné au personnel de santé, intitulé « Santé dans les prisons », dans cinq prisons centrales situées dans différentes régions.
Nous veillons également à ce que les détenus restent en contact avec leurs familles grâce aux messages Croix-Rouge, 6 000 messages Croix-Rouge ont été diffusés avec l’aide du Croissant-Rouge afghan dans le seul premier trimestre de 2007. Enfin, nous organisons des visites familiales pour les personnes incarcérées à la prison de Pul-i-Charkhi, récemment construite. Certaines de ces visites sont le premier contact que les détenus ont avec leurs familles depuis plusieurs années. Comme toujours, nous établissons une relation de confiance avec les autorités carcérales pour garantir que des normes de détention minimales soient maintenues.
© CICR, Michael Kleiner, V-P-PK-D-00006-05
Kaboul. Femmes attendant des secours d'hiver distribués par le CICR.
Quelle est la priorité de la coopération du CICR avec le Croissant-Rouge afghan ?
Nous entretenons un partenariat très fort avec le Croissant-Rouge afghan qui se renforce avec le temps. Le Croissant-Rouge afghan dispose d’un vaste réseau dans le pays, et il a accès à des régions où nos déplacements sont limités. Je dirais que nous participons très activement au renforcement des capacités du Croissant-Rouge afghan, tout en en reconnaissant les progrès énormes qu’il a accomplis pour que l’aide humanitaire parvienne à ses bénéficiaires, en particulier dans les zones reculées. Notre partenariat implique une collaboration dans les domaines de l’assistance, en particulier dans les soins, la formation à la réduction des risques liés aux mines, l’aide d’urgence et la communication. Les Afghans peuvent à juste titre être très fiers de leur Société nationale qui travaille avec un très grand dévouement, privilégie les secours aux victimes et est bien dirigée.
Comment évoluera, selon vous, la situation humanitaire au cours des prochains mois?
Prédire l’évolution de la « situation humanitaire » en Afghanistan n’a jamais été chose aisée. De nombreux changements s’opèrent dans le paysage actuel, notamment des actes d’insurrection plus nombreux et plus dispersés géographiquement, des pourparlers de négociations entre le gouvernement et l’opposition armée, ainsi qu’une insatisfaction croissante vis-à-vis de certaines forces internationales, en raison de l’augmentation du nombre de victimes civiles. Les parties prenantes risquent toujours d’aggraver la situation humanitaire en durcissant leurs positions de négociation, et le cycle des catastrophes naturelles pourrait hélas lui aussi redémarrer.
Le peuple afghan a enduré de terribles souffrances et il faut que nous soyons prêts à l’aider, et ce, quelle que soit la tournure que prendra le conflit à court terme. Pour ce faire, les parties au conflit doivent bien comprendre et respecter le sens de notre mission humanitaire et nous garantir un accès afin que nous puissions faire notre travail. Nous gardons espoir tout en restant prudents.