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19-02-2008  Article de presse  
L’occasion de mettre fin à la tragédie humaine causée par les armes à dispersion
Cet article de Jakob Kellenberger, président du Comité international de la Croix Rouge, a été publié le 18 février 2008 sur le site de Reuters AlertNet

Il est rare que se présente l’occasion de prévenir d’indicibles souffrances humaines. Or, les gouvernements ont cette année l’opportunité de prendre des mesures radicales pour mettre un terme aux souffrances provoquées par les armes à dispersion. Depuis des décennies, ces armes tuent et mutilent des civils dans des pays tels que l’Afghanistan et le Laos ; au Sud-Liban, l’enlèvement de centaines de milliers de ces armes est encore en cours. La conclusion d’un traité visant à résoudre les problèmes causés par ces armes rallie aujourd’hui de nombreux suffrages. Les gouvernements devraient saisir la chance qui s’offre à eux en 2008 et tout mettre en œuvre pour faire cesser la tragédie humaine causée par les armes à dispersion et empêcher que le problème s’aggrave encore bien davantage au cours de ces prochaines années et décennies.

L’occasion de protéger les populations civiles contre le spectre prévisible de pertes et de souffrances civiles dues aux armes à dispersion s’offre aujourd’hui. Elle doit être saisie.

Certaines caractéristiques des armes à dispersion les rendent attrayantes pour de nombreuses forces militaires : des cibles multiples, disséminées sur une vaste superficie, peuvent être visées ; jusqu'à 600 sous-munitions explosives peuvent être dispersées par certains modèles sur des zones dont la superficie dépasse trente mille mètres carrés ; les sous-munitions peuvent être lancées par des pièces d’artillerie ou larguées par un aéronef. Ces mêmes caractéristiques ont entrainé au cours de l’histoire des conséquences graves et inacceptables pour les civils. Les sous-munitions sont notoirement non fiables : un grand nombre d’entre elles n’explosent pas comme prévu et constituent une terrible menace en restant répandues sur le sol. La plupart des sous-munitions tombent en chute libre, sans guidage, et n’ont aucun moyen de faire la distinction entre les civils et les cibles militaires. Disséminées sur de vastes zones, les armes à dispersion peuvent avoir un effet dévastateur sur la population quand elles frappent des villes et des villages.

Au Sud-Liban, selon les premières estimations des Nations-Unies, le conflit de l’été 2006 a laissé, en moins d’un mois, un héritage de quelque 37 millions de mètres carrés de terres contaminées par près d’un million de sous-munitions non explosées. Depuis la fin des combats, 220 civils ont été tués ou blessés par ces engins, qui ont également fait 45 victimes parmi les démineurs occupés à leur enlèvement.

Certes, au Liban, les zones les plus dangereuses auront très probablement été dépolluées dans un avenir proche. Par contre, d’autres pays sont confrontés à un douloureux héritage, dont les effets bien plus lourds se feront sentir à long terme. Au Laos, par exemple, quelque 270 millions de sous-munitions auraient été larguées dans les années 1960 et 1970 et ce sont des dizaines de millions de ces engins qui n’auraient pas explosé comme prévu. Aujourd’hui encore, 40 ans après la fin des guerres d’Indochine, ces armes continuent de faire des victimes au sein de la population laotienne.

Des civils continuent aussi d’être tués et blessés par des sous-munitions d’armes à dispersion dans divers pays et régions tels que l’Afghanistan, la Bosnie-Herzégovine, le Kosovo, le Soudan, le Tadjikistan et le Vietnam. La plupart des victimes ignoraient les menaces que ces armes représentaient. Parfois, bien qu’ayant conscience du danger, les victimes n’avaient pas d’autre choix que d’aller travailler sur les terres contaminées. Les enfants sont particulièrement exposés à ces dangers. Au Kosovo, par exemple, les enfants de moins de 14 ans étaient cinq fois plus nombreux parmi les personnes tuées ou blessées par les armes à dispersion immédiatement après le conflit que parmi les victimes des mines terrestres. Peut-être cela s’explique-t-il par le fait que la forme et la couleur des sous-munitions trouvées sur le sol excitent la curiosité naturelle des enfants ; peut-être les enfants pensent-ils que ces munitions sont « cassées » et, par conséquent, ne représentent plus de danger…

Sans une action concertée à l’échelon international, le coût humain des armes à dispersion pourrait être bien plus lourd encore que celui des mines anti-personnel, armes dont trois États sur quatre ont prononcé l’interdiction. Des milliards de sous-munitions d’armes à dispersion se trouvent aujourd’hui dans les arsenaux des États. Il s’agit, pour beaucoup, de modèles anciens, imprécis et non fiables. À la différence des mines terrestres, que l’on pouvait trouver dans les stocks de pratiquement toutes les forces armées, les armes à dispersion ne sont plus aujourd’hui en possession que d’environ 75 États. Il n’est donc pas trop tard pour prévenir une aggravation massive de la tragédie humaine provoquée par ces armes.

Un nouvel élan a été donné aux efforts visant à mettre un terme, une fois pour toutes, aux conséquences tragiques des armes à dispersion. Un nombre croissant de gouvernements -parmi lesquels les gouvernements autrichien, belge, hongrois et norvégien – ont pris des mesures au niveau national afin que leurs forces militaires cessent d’utiliser ces armes. Quelque 130 États ont adhéré à la « Déclaration d’Oslo » de février 2007 encourageant les États à adopter dès 2008 un traité interdisant les armes à dispersion qui causent des préjudices inacceptables aux civils. De nombreux autres États étudient actuellement les mesures qu’ils pourraient prendre aux échelons national et international pour tenter de résoudre ce problème.

Le Mouvement international de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge a récemment lancé un appel aux gouvernements, leur demandant de conclure un traité qui interdira les armes à dispersion imprécises et non fiables. Le traité devrait aussi prévoir des mesures visant à assurer l’enlèvement de ces engins et l’assistance aux victimes. Les Nations Unies ainsi que d’autres organismes internationaux et organisations non gouvernementales ont aussi demandé la conclusion d’un traité d’ici la fin de l’année. Des négociations portant sur le texte du traité se tiendront à Dublin, en Irlande, dans la seconde moitié du mois de mai : il est donc temps, pour les gouvernements, de traduire en engagements juridiques concrets les préoccupations humanitaires qu’ils ont exprimées.

Outre les nombreux engagements pris par les États dans ce domaine, la conscience croissante de l’urgence d’une solution à ce problème permet d’espérer que, contrairement à ce que le monde a connu dans les années 1990 dans le cas des décès et des blessures provoquées par les mines terrestres, les dirigeants politiques n’auront pas besoin d’une véritable « épidémie » pour se convaincre de la nécessité de prendre des mesures préventives. L’occasion de protéger les populations civiles contre le spectre prévisible de pertes et de souffrances civiles dues aux armes à dispersion s’offre aujourd’hui. Elle doit être saisie.

  • Voir aussi les commentaires du CICR sur le projet de texte de la future convention sur les armes à dispersion (en anglais).


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