Dans de telles circonstances, les victimes et leur famille voient leur stabilité et leur sécurité économique gravement compromises. Elles se trouvent alors dans une situation de vulnérabilité, exacerbée par les conséquences psychologiques de leur accident, et ne bénéficient pas toujours d'un soutien adéquat pour y remédier.
Préoccupé par le sort de ces personnes, le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) a lancé en 2009 un programme pilote pour faciliter la réinsertion socioéconomique des victimes d'accidents dus à des armes en Colombie. Le programme vise à garantir que les victimes puissent subvenir durablement à leurs besoins essentiels, afin de les aider à se remettre de leur traumatisme et d'améliorer de façon générale leur qualité de vie et celle de leur famille.
Pour réaliser ce programme à Bogota, le CICR a conclu un accord de coopération avec la Fundación Misioneros Divina Redención San Felipe Neri (FUMDIR). De même, dans la ville de San José del Guaviare (dans le sud du pays), un programme d'activités microéconomiques est mené par l'intermédiaire d'un autre partenaire, qui est en mesure de fournir un soutien précieux à la formation des victimes compte tenu de son expérience dans la zone.
À ce jour, le projet a permis de prêter assistance à 20 personnes qui subissent de diverses façons les effets de la contamination par les armes. Dans le cadre de leur formation, les participants acquièrent des connaissances techniques et commerciales, et reçoivent une assistance psychosociale, des fonds pour financer leur projet économique, une aide pour rechercher un emploi et des conseils techniques.
Voici le récit de cinq des 20 bénéficiaires, qui rêvent aujourd'hui de mener à nouveau une existence digne grâce à ce projet de réinsertion socioéconomique.
© CICR/Yolanda Betancourth
Emiro Serpa
Emiro
Bien qu'il ait perdu la vue, Emiro, 34 ans, reste enthousiaste et aspire à aller de l'avant. Il menait une vie normale, jusqu'au jour où un engin explosif a tout bouleversé. « Je me console en me disant que j'ai vu mes enfants grandir, raconte-t-il. Au moment de l'accident, ma fille aînée avait 10 ans. Je dois maintenant m'adapter à une nouvelle réalité. C'est particulièrement difficile de dépendre des autres. Je me trouve dans une situation économique très précaire, parce que je ne peux plus travailler. Mais le plus dur, c'est de ne plus pouvoir voir mes enfants. »
Emiro espère terminer sa formation pour lancer son propre commerce de location de lave-linge. Il pourra ainsi améliorer sa situation socioéconomique et se réintégrer dans la vie active. « C'est très important de suivre une formation pour se réintégrer. Je peux dire aujourd'hui que je commence une nouvelle vie. J'apprends à être indépendant, à ne pas être un poids pour ma famille et – ce qui m'importe par-dessus tout – à sortir seul. »
Fabio
© CICR/Yolanda Betancourth
Fabio Espejo
Fabio, un agriculteur âgé de 37 ans, s'occupait de la gestion d'un domaine agricole avant d'être blessé par un engin explosif. Il gagnait alors suffisamment d'argent pour entretenir sa famille et mener une existence paisible. Son accident a eu des conséquences désastreuses tant pour lui-même que pour sa famille. « Ma vie a complètement changé, précise-t-il. Je devais aller chez le médecin presque tous les jours, car je souffrais de lésions à la mœlle épinière. Je ne pouvais pas travailler. N'ayant plus d'argent, j'ai fait du porte-à-porte pour chercher de l'aide. »
Aujourd'hui, la situation de Fabio et de sa famille commence à s'améliorer. En plus des connaissances acquises dans le cadre du programme mené par le CICR et la FUMDIR, Fabio disposera d'une machine à coudre et de matériel pour créer des vêtements de sport. « Le programme est excellent, explique-t-il avec enthousiasme. Il nous permet de nous former pour connaître tous les aspects essentiels de la gestion d'un commerce. Je suis très motivé, car lorsque j'aurai terminé mon traitement, je pourrai me consacrer à plein temps à mon commerce. J'espère pouvoir le développer suffisamment pour créer une fabrique de vêtements. Ma fille étudie le stylisme. Mon rêve serait de louer un local pour confectionner et vendre des vêtements de sport. »
© CICR/Bibiana Mosquera
Nubia Díaz
Nubia
« Je travaillais avec mon époux dans les champs pour subvenir aux besoins de nos enfants », raconte Nubia, une Indienne sikuani de 26 ans. À la suite de l'explosion d'une mine, la jeune fille a dû être amputée du bras gauche et de la main droite.
« Après l'accident, je ne pouvais même plus m’assumer moi-même, explique-t-elle. Mon époux m'a abandonnée, emmenant nos deux enfants avec lui. Il m'a dit qu’avec un bras et une main en moins, je ne pouvais pas m'occuper d'eux. Je n'ai pas pu retravailler depuis. »
Nubia a également eu accès au programme pilote de réinsertion socioéconomique. Lorsqu'elle aura terminé sa formation, elle pourra ouvrir un atelier de création de produits artisanaux avec l'aide de sa famille.
« Mon atelier s'appellera Fibras de Cumare et sera destiné à la création de produits artisanaux en fibre de palmier cumari, qui peut servir à la fabrication de jolis bracelets, éventails, sacs et corbeilles », précise-t-elle.
Ismaelina
© CICR/Yolanda Betancourth
Ismaelina Burbano
Tout allait très bien pour Ismaelina, 42 ans, jusqu'au jour fatidique où elle a perdu sa jambe droite à la suite d'un accident. « Je possédais une exploitation agricole avec mon mari. Nous employions 10 travailleurs. Nous cultivions du café, du cacao et des bananes. Nous étions heureux. J'avais tout ce dont j'avais besoin et je pouvais même aider mon père et ma mère », se souvient-elle.
Ismaelina a tenté de dissimuler les conséquences physiques de son accident et la mort de son père par peur de perdre son exploitation. Trois ans plus tard, après le décès de son mari et la saisie de sa ferme, elle a été contrainte de partir à Bogota.
Aujourd'hui, la situation d'Ismaelina s'améliore peu à peu. Elle participe à un programme de formation à la fin duquel elle recevra le matériel nécessaire pour ouvrir un restaurant. « Au cours des journées de formation, j'ai appris à servir des clients, à économiser, à acheter bon marché et à vendre à un meilleur prix. Grâce à cette formation, je sais me servir d'un ordinateur. Une fois qu'on connaît les chiffres et les lettres, tout est possible », assure-t-elle.
© CICR/Yolanda Betancourth
Javier Gutiérrez
Javier
Javier, 33 ans, a souffert d'un polytraumatisme à la suite d'un accident dû à une mine.
« J'étais très content de mon travail à la ferme, se souvient-il. Je me levais à 4 heures tous les matins pour traire les vaches et j'effectuais ensuite différents travaux. J'avais toujours suffisamment d'argent pour sortir avec ma fiancée. »
Après son accident, sa fiancée l'a quitté et sa famille a commencé à le mettre à l’écart . Il n'avait plus d'argent : « Je suis devenu un poids pour eux, parce que je n'avais pas de travail et ne gagnais évidemment pas un centime », déplore-t-il. Néanmoins, lorsqu'il aura achevé sa formation dans le cadre du programme de réinsertion socioéconomique, Javier disposera des connaissances et du matériel nécessaires pour ouvrir et gérer son propre commerce.
« Avec mon magasin, je pourrai commencer une nouvelle vie et je ne dépendrai plus de personne. Je pourrai même aider les autres. J'ai appris que si je me lance dans un commerce, je dois avoir la capacité de le maintenir, connaître ses faiblesses et ses atouts, et savoir offrir des services », relève Javier, qui rêve d'acheter un petit logement à Bogota, de terminer son baccalauréat et d'étudier le droit « pour aider les personnes défavorisées ».