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23-12-2009  Éclairage  
Sénégal : sous la terre de Casamance, des mines et de nouvelles victimes
Martine Niafouna, 36 ans, mère de deux enfants et soutien de famille d’une fratrie de dix, a perdu l’usage de sa jambe droite sur un chemin de brousse miné en Casamance, territoire sénégalais en proie à la violence depuis presque 30 ans.

C’est ainsi depuis quelques mois déjà. Martine sort peu, se montre rarement. Et quand elle reçoit un visiteur, c’est avec discrétion, la tête recouverte d’un fichu rose dépassant tout juste du muret d’entrée de la maisonnée où elle loge dans un quartier de Ziguinchor. « Par ici », lance-t-elle d’une voix douce. Immobile derrière ce paravent de béton qui ne laisse apparaître que ses épaules, elle esquisse ensuite un sourire timide. Un peu comme si, à ce moment précis, ne donner à voir que cette partie de son corps la rassurait. Comme si aux yeux des autres, elle pouvait encore être cette jeune femme du passé. Celle qui marchait normalement. Celle qui n’avait pas eu les jambes meurtries. Et des béquilles en guise de compagnon de vie.

©CICR
Martine Niafouna chez elle, à Zinguichor

Le 8 juin 2009, Martine, 36 ans, mère de deux enfants et soutien de famille d’une fratrie de dix, a sauté sur une mine. Elle préfère dire qu’elle est « tombée dessus ». Par pudeur. Et parce que c’était un peu improbable. « Ça c’est passé dans mon village d’origine, à Koureng. On voulait retourner vivre là-bas », raconte-t-elle, assise sur son lit. « Ce jour-là, mon grand-père coupait du bois dans la forêt pour construire une case, mais c’était trop lourd à porter alors je suis allée l’aider ». Martine s'interrompt, regarde le sol l’air absente puis reprend son récit. « C’est arrivé en chemin, à 100 mètres à peine des habitations », explique-t-elle. « Ce trajet était tout le temps emprunté, même par les militaires. On ne pensait pas qu’il y avait des mines ».

« Je ne peux oublier ça »

Et pourtant, il y en avait au moins une. Martine a perdu son pied et une partie de sa jambe droite. L’autre est restée tuméfiée par les brûlures. « Vous voyez », dit-elle en relevant le bas de sa robe colorée, « il faut que je retourne voir le médecin, il y a encore un éclat ». Le geste hésitant, elle effleure la peau sous son genoux en s'attardant sur la petite pointe saillante. Elle la touche, méticuleusement. Puis la trifouille, avec le regard troublé de ceux qui se découvrent étrangers à leur propre corps. « Mes frères me disent qu’il faut oublier, que ça va passer, mais je n’y crois pas. D’autres gens (victimes de mines, ndlr) me disent la même chose, mais je ne peux pas oublier ça ».

Immédiatement après l’accident, les militaires ont évacué la jeune femme à l’hôpital de Ziguinchor. Le CICR lui a fourni le soutien médical et des béquilles. Des membres de l’association sénégalaise des victimes de mines se sont également déplacés à son chevet. Quant au père de ses deux enfants, il est venu la voir de Dakar. Il n'empêche. Malgré le soutien des proches, malgré la coquetterie, difficile d’accepter et de se sentir à nouveau femme. D’autant qu’il reste les réflexes. Ceux d’avant. Quand la conscience de sa propre mobilité semblait si naturelle. « Au début, il m’arrivait parfois de me lever et de vouloir courir », explique-t-elle. « C’est ma mère qui me disait, " attention tu vas tomber " ». Martine soupire, les yeux embués. « Ça a changé ma vie, je ne peux plus rien faire maintenant, rien, rien, rien ».

Martine veut y croire

De fait, voilà six mois que Martine conjugue son existence au passé. Des moments, des projets, des envies qu’elle ressasse chez elle à longueur de journée. Là, dans cette chambre : quelque 12 petits mètres carrés, un lit, une table basse et une lampe tempête pour seule décoration. Rien de plus. Car aujourd’hui, fini le travail dans les rizières. Fini les boulots journaliers de lingère durant la saison touristique au Cap Skirring. Fini – aussi et surtout – les revenus nécessaires pour financer les études et les repas des neufs frères et sœurs de la famille. Pour elle, « c’est le plus difficile à vivre ». Et de poursuivre : « avant on se débrouillait avec la maman, car mon père est décédé, mais maintenant, il n’y a plus qu’elle, toute seule. On ne peut plus louer la pièce d’à coté, alors on dort tous ici ».

L’avenir ? « Parfois, je me décourage », concède-t-elle mélancolique. « Les gens me disent, " tu verras, tu vas retravailler ", mais je ne sais pas. Peut-être avec ma prothèse ? » Martine veut y croire. Son visage s’illumine. Le premier rendez-vous a été pris. Des mesures de sa jambe ont été faites, mais avant de fixer l'appareillage en résine, il faut que la plaie cicatrise définitivement.

En attendant, les villageois qui espéraient retourner vivre à Koureng après neuf ans d’absence, ont à nouveau fui la localité. L’accident de Martine a réveillé de vieux démons et vient s’ajouter à la longue liste des 748 victimes de mines (selon le Centre national d'action anti-mines au Sénégal) dénombrées en 27 ans de conflit casamançais.

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23-12-2009