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29-06-2006  Éclairage  
Sri Lanka : entre les lignes
Depuis la conclusion d’un accord de cessez-le-feu en 2002, le CICR joue un rôle important dans la surveillance du trafic aux points de passage situés entre le territoire contrôlé par le gouvernement et celui aux mains des rebelles du LTTE, dans le nord-est de Sri Lanka. La paix fragile qui s’était installée semble à nouveau menacée. Récit de Roland Huguenin-Benjamin, délégué du CICR.

© CICR/D. Sansoni/ik-d-00067
Nous avons quitté Jaffna et roulons depuis environ une heure sur une piste accidentée en pleine campagne, lorsque nous apercevons enfin le drapeau du CICR flottant au sommet de son mât. Ce drapeau marque le début du tronçon de route qui traverse le no man’s land séparant les positions de l’armée sri-lankaise de celles des Tigres de libération de l’Eelam tamoul (LTTE). C’est ici que notre collègue Majed, d’origine kenyane, passe dix heures par jour en compagnie d’un collègue sri-lankais à surveiller la circulation des piétons et des véhicules.

Une bâche fixée sur quatre poteaux pour se protéger du soleil tropical, deux ou trois chaises de rotin, une table et une petite cabine WC que l’ingénieur sanitaire du CICR a gracieusement installée dans un coin – voilà tout le confort qu’offre ce poste d’observation. Des panneaux rouges menaçants plantés tout près de la piste qui traverse le no man's land mettent en garde contre les mines antipersonnel. Récemment, un troupeau d’éléphants s’est égaré dans une zone minée du même genre, plus au sud, et personne n’a rien pu faire pour sauver le malheureux animal qui avait marché sur un de ces engins diaboliques.

Le terme « lignes » est le terme officiel utilisé depuis qu’en février 2002, le gouvernement sri-lankais a signé un accord de cessez-le-feu avec le LTTE, qui contrôle de facto la région de Vanni, dans le nord de l’île. Depuis lors, les personnes qui souhaitent se rendre d’un territoire à l’autre doivent faire enregistrer, d’un côté ou de l’autre, leurs coordonnées et leur itinéraire pour pouvoir effectivement « traverser les lignes ».

Nous n’avons guère le temps de bavarder. Quand nous arrivons à l’avant-poste du CICR, Majed vient d’apprendre qu’un homme a été abattu à quelque six kilomètres de là, à l’intérieur du no man's land. On ne sait pas encore de qui il s’agit ni pourquoi il se trouvait là, mais il faut aller récupérer le corps. Comme la procédure habituelle le prévoit, la déléguée du CICR va parler aux officiers de l’armée gouvernementale, d’un côté, puis aux représentants du LTTE, de l’autre. Avant de pouvoir aller chercher le corps, elle doit en effet s’assurer qu’il a bien été convenu qu’aucun coup de feu ne sera plus tiré.

Les deux parties au conflit avaient entrepris, en 2002, des démarches auprès du CICR, lui demandant de mettre en place un service neutre de surveillance aux points de passage. Même si ce bout de terre sauvage qui sépare les deux territoires ne fait que quelques centaines de mètres, rares sont ceux qui oseraient s’y aventurer, exposés à la puissance de feu du camp adverse, sans la présence rassurante d’un observateur neutre. Quand la situation était plus calme, jusqu’à 25 000 personnes franchissaient chaque semaine les deux lignes entre Vanni et le sud du pays.

Mais dans une situation de conflit armé, la situation devient imprévisible : on apprend qu’une bombe a explosé au bord de la route près de la ville de Kebitigollewa, causant de graves dégâts. Notre voyage de Kilinochchi vers le sud, à travers les « lignes », est brusquement interrompu, lorsque l’opérateur radio du CICR nous appelle et dit que nous avons l’ordre de nous arrêter au bord de la route et d’y rester jusqu’à nouvel avis. Nous laissons les portières de notre Land Cruiser grandes ouvertes pour entendre si un avion approche ou si des coups de feu sont tirés dans la zone.

Nous sommes en nage quand, enfin, on nous donne le feu vert pour poursuivre notre route sur Vavuniya. Nous roulons toutes fenêtres baissées en savourant le vent. À notre arrivée, nous sommes accueillis à bras ouverts par Ishfaq, le chef de la sous-délégation. Il nous informe qu’un deuxième corps a été échangé entre les deux parties aujourd’hui.

Au cours de ces quatre dernières années, les collaborateurs du CICR postés aux points de passage pour surveiller les lignes ont rempli leur tâche sans connaître vraiment d’incidents. Mais voilà que, soudain, les événements semblent se précipiter et que les incidents se multiplient. En fin de journée, ce mauvais pressentiment est confirmé par le bruit inquiétant d’un avion qui approche, dans un ciel par ailleurs tout à fait serein.


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29-06-2006