Afghanistan: des victimes de mines témoignent
30-11-2007 Éclairage
En Afghanistan, même si aucun autre accident dû aux mines ne se produit, des dizaines de milliers de victimes vont avoir besoin de soins de santé et d'assistance pour le restant de leurs jours. Ils vont certes avoir besoin de réadaptation physique, mais ils vont aussi avoir besoin de réintégrer la société, ce qui nécessite une formation professionnelle et des possibilités de travail. Ci-après, quatre victimes de mines, aidées par le CICR ou le Croissant-Rouge afghan, racontent leur histoire.
Sommaire
Najmuddin Helal
Najmuddin Helal
Najmuddin, 43 ans, est le chef du centre orthopédique du Comité international de la Croix-Rouge (CICR) à Kaboul – de loin le plus grand centre de réadaptation physique du CICR dans le monde.
Lorsque j'ai réalisé que je n'avais plus de jambes, j'étais désespéré et terrifié – terrifié à l'idée de décevoir ma famille, ou de ne pas être capable de les aider ou de les soutenir, de dépendre d'eux pour tout, d'être un paria… je suis le fils aîné de neuf enfants, je sais donc que mes parents nourrissaient de grands espoirs en moi. C'est comme si l'arbre qu'ils avaient planté pour donner des fruits avait été abattu. Mais heureusement, ils ont été très attentionnés envers moi et compréhensifs.
J'ai passé douze mois à l'hôpital. Il m'a fallu cinq autres mois avant de pouvoir m'asseoir sur le lit. Je suis resté cinq longues années à la maison assis sur une chaise à la porte de notre maison, sans rien faire. C'était une période très difficile, je ne pouvais plus avoir de travail. Les personnes avaient pitié de moi, elles me traitaient en victime et ne m'encourageaient guère à remarcher.
En 1988, j'entendis parler du nouveau centre orthopédique du CICR à Kaboul. J'y allai, et l'on m'enregistra sous le numéro 34. J'y restai dans un des dortoirs du centre. Au bout de quelques mois, je reçus de nouvelles prothèses et j'appris lentement mais difficilement à marcher avec ces prothèses. J'eus enfin une lueur d'espoir que ma vie allait devenir meilleure.
Le cen tre orthopédique a pratiqué – et pratique toujours – une politique de discrimination positive à l'égard des personnes handicapées, toute personne qui y travaille a donc quelque handicap physique. Il y a fort longtemps, je travaillais comme physiothérapeute et j'aidais les personnes qui se trouvaient dans des situations similaires à la mienne. Il est judicieux de recruter des personnes handicapées car elles comprennent les problèmes et besoins particuliers, et sont en mesure d'aider à donner de l'espoir aux patients qui se trouvent ici.
J'ai parfois l'impression que ce qui m'est arrivé est profondément injuste. Je n'étais pas un combattant, je n'avais pas d'ennemi. J'ai toujours une sensation de brûlure dans les moignons de mes jambes, et il m'arrive de ressentir une vive douleur fantomatique dans le pied que je n'ai plus. Je suis quelquefois triste à l'idée que je ne pourrai plus jamais courir, plus jamais sentir l'eau sur mes jambes.
Mais, vraiment, je ne me plains pas. Bien sûr, la situation économique du pays est catastrophique, de nombreuses personnes non handicapées n'arrivent pas à trouver du boulot, alors les personnes handicapées, pensez donc. Aussi, à de nombreux égards, je me sens heureux, non seulement parce que je peux soutenir ma famille mais aussi parce que je peux apporter un peu d'espoir à des personnes qui ont connu le même sort que moi.
En 2004, j'ai porté au Caire la flamme olympique, qui représentait les victimes des mines terrestres dans le monde. J'en étais très fier. De grands progrès furent réalisés ces dernières années pour mettre fin à l'ère des mines terrestres, en Afghanistan et dans le monde. Mais il reste encore beaucoup à faire. Même si aucun autre accident ne se produit, le travail est considérable si nous voulons prendre soin de toutes les personnes qui ont déjà été touchées.»
Rohafza Naderi
Rohafza Naderi
Rohafza, 30 ans, est responsable des physiothérapeutes au centre orthopédique du CICR à Kaboul.
Je me souviens du maître d'école et des autres enseignants qui accoururent vers moi. Ils se rendirent à la maison et revinrent avec ma mère et ma sœur qui m'emmenèrent à l'hôpital
Je regardai ma jambe droite, elle était intacte à l'exception de l'orteil droit. Mais elle était noire, les os dépassaient et le sang coulait abondamment. J'étais sous le choc mais j'étais tout à fait calme et je réconfortais ma mère qui sanglotait.
Il n'y avait pas d'anesthésie générale, mais uniquement locale, et je vois encore le médecin en train de couper ma jambe avec une scie. Je perdis connaissance et restai dans le coma neuf jours durant.
J'avais d'autres blessures – à l'aine, aux hanches, au dos, à une main et à la tête. J'ai passé sept mois couchée sur le dos, incapable de tourner d'un côté sur l'autre. J'étais devenue très maigre et faible et je me sentais très craintive. Ma mère et ma tante restaient la nuit avec moi pour me réconforter.
J'ai passé presque une année à l'hôpital, puis plusieurs mois à la maison à me rétablir. Je suis enfin retournée à l'école. Je n'avais pas de prothèse à ce moment, je me débrouillais pour me déplacer à l'aide de béquilles.
J'étais la seule de mon école à avoir été amputée. De nombreux enfants n'étaient pas gentils avec moi, ils se moquaient de moi et me poussaient, ils me faisaient tomber. Un jour que je pleurai très fort, je ne voulus plus aller à l'école. Mon père était très gentil. Il alla voir mes enseignants pour leur parler et s'assurer que l'on ne se moquerait plus de moi. Les enfants m'acceptèrent enfin comme j'étais et me laissèrent en paix.
J'étais une très bonne étudiante et avais réussi mes examens. J'ai suivi les cours à l'université de médecine où j'ai étudié pendant presque trois ans mais la guerre devenant trop intense, je dus m'arrêter en 1994.
À cette époque, je reçus une prothèse du centre orthopédique du CICR et suivis régulièrement la physiothérapie. En 1994, on me proposa un travail comme physiothérapeute. J'adore mon travail. C'est si gratifiant d'aider ceux qui ont l e plus besoin d'être aidés, de voir quelqu'un arriver en chaise roulante dans le centre et en repartir en marchant.
En Afghanistan, la vie des femmes est très dure, et tout particulièrement celle des femmes handicapées, surtout celles qui n'ont pas de profession. D'abord, il est très difficile de trouver un bon mari. Quelquefois, un vieil homme les prend comme deuxième épouse. Celles qui sont déjà mariées sont souvent mal traitées ou délaissées tandis que leur mari prend une autre femme.
Je considère que j'ai pas mal de chance. Je ne suis pas mariée mais j'ai une famille qui me soutient et j'ai mon travail. Cela me procure une grande satisfaction.»
Mashal Mohamad
Mashal Mohamad
Le petit Mashal, âgé de neuf ans, va au centre orthopédique du CICR à Kaboul pour y suivre de la physiothérapie trois ans après avoir perdu sa jambe droite dans un accident dû à une mine. Sa mère, Zia, parle en son nom.
« Mashal n'avait que six ans lorsqu'il perdit sa jambe. Nous avions fui la province de Kunduz en raison des combats, et venions juste de rentrer à Kaboul. Mashal jouait près du puits dans notre bloc lorsqu'une explosion se produisit. Mashal éclata en sanglots puis il se calma. Sa jambe droite avait été complètement soufflée.
Nous étions tous en état de choc. Nous emmenâmes Mashal à l'hôpital où il resta deux mois. Il avait aussi plusieurs blessures à l'abdomen et à la main. En plus, il eut l'appendicite et dut être opéré.
Après l'accident, Mashal n'était plus le même. Aujourd'hui encore, il est perturbé. Il lui arrive d'avoir de terri bles crises de colère, et à d'autres moments, il ne parle plus du tout. C'est très stressant.
Trois mois après avoir quitté l'hôpital, Mashal reçut sa première prothèse du centre orthopédique du CICR. Au début, il eut beaucoup de peine à apprendre à marcher. Depuis, il a eu trois prothèses et arrive maintenant à se déplacer avec une aisance relative. Il a même appris à faire du vélo.
Mashal va à l'école, il étudie avec ardeur. Il est très intelligent, plus que ses six frères et soeurs. Il se plaint toutefois que l'école est trop loin et qu'il a mal à la jambe à force de marcher.
Je me sens souvent frustrée car je ne puis offrir à Mashal ce qu'il veut, par exemple un vélo ou même de nouveaux habits. J'ai six autres enfants à charge. Mon mari fait des ménages au parlement. Notre situation financière est très difficile.
Ce que je souhaite le plus à Mashal, c'est qu'il puisse finir ses études pour ne pas rester analphabète et terminer comme homme de ménage. Il veut être médecin.
Les mines terrestres me font peur. Aucun d'entre nous ne pourra oublier ce qui est arrivé à Mashal, et nous aurons toujours peur que la même chose arrive à un autre membre de notre famille. Toute notre vie est marquée.»
Musa Khan
Musa Khan
Musa Khan, 54 ans, travaille pour le Croissant-Rouge afghan où il est chargé de la sensibilisation aux dangers des mines, à Kandahar, dans le sud du pays.
« Je travaillais alors comme expert en logistique dans l'armée nationale, mais mon accident n'eut rien à voir avec ma vie militaire. En fait, je gardais mes moutons et mes brebis dans un champ lorsque j'ai mis le pied sur une mine terrestre. Cela s'est passé il y a presque 15 ans.
Lorsque l'explosion s'est produite, je n'ai rien senti – alors que je n'avais plus de jambe droite. Après quelque temps, je reçus des secours de personnes qui m'emmenèrent à la clinique à Kandahar, mais j'y fus mal soigné. Enfin, je fus emmené dans un hôpital du CICR à Quetta (Pakistan).
Ma jambe gauche était aussi très atteinte. J'étais désespéré à l'idée de perdre également cet te jambe, la gangrène s'y installa et je fus amputé au bout de 15 jours. J'étais effondré.
J'étais très inquiet, ne sachant pas comment je pourrais m'en sortir. J'avais trois enfants à charge à l'époque et je ne savais pas comment j'arriverai à les nourrir et à subvenir à leurs besoins.
Je quittai l'hôpital au bout de 51 jours et tentai de me débrouiller en chaise roulante, mais c'était difficile. Je reçus enfin des jambes artificielles et appris lentement mais sûrement à remarcher.
Nous survécûmes au début grâce à l'appui de la famille et des amis qui nous venaient en aide. Ils collectèrent même de l'argent pour nous. Je commençai alors à enseigner aux enfants la langue Pashto chez moi et l'école primaire locale me versa un petit salaire en contrepartie. Je ne voulais pas qu'on ait pitié de moi et je ne voulais pas que les gens me plaignent. Il était très important pour moi que j'essaye de faire les choses par moi-même.
Il y a quelques années, je me suis rendu au Croissant-rouge afghan à Kandahar pour voir s'il y avait quelque travail. À ma grande joie, on m'offrit un travail comme éducateur chargé de la sensibilisation aux dangers des mines. Il est clair que je suis compétent pour faire ce travail. Normalement, une équipe se rend dans divers villages de la province, et enseigne dans les écoles ou les mosquées, quelquefois dans les hôpitaux ou les cliniques.
C'est un grand bonheur de pouvoir transmettre ce que je sais sur le danger des mines terrestres et sur la manière de tenter de les éviter. J'espère que mon propre malheur me permettra au moins d'aider d'autres personnes afin d'éviter qu'un nombre plus grand de ces personnes ne deviennent victimes de mines.»
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