Le sort des civils : témoignages de victimes du conflit qui déchire Sri Lanka depuis 25 ans
05-06-2008 Éclairage
Le conflit armé qui fait rage à Sri Lanka depuis près de trois décennies a eu de lourdes conséquences pour la population sur le plan humanitaire. Le CICR s'efforce d'améliorer la situation des personnes touchées, notamment les familles dispersées et les personnes déplacées à l'intérieur de leur pays, les blessés, les malades et les détenus. Claudia McGoldrick a recueilli les témoignages de certaines d'entre elles.
P. G. Somawathi
Âgée de 49 ans, P. G. Somawathi est veuve et mère de quatre enfants. Son fils aîné, un marin de 29 ans membre des forces navales sri-lankaises, est détenu par les Tigres de libération de l'Eelam tamoul (LTTE) depuis novembre 2006.
« Ce sont des amis de mon fils, Kamal, qui m'ont appris qu'il avait été capturé. Ils l'ont su en lisant les nouvelles diffusées par les LTTE sur Internet. Apparemment, quatre membres des forces navales avaient été capturés et plusieurs autres tués dans les combats. J'étais rassurée de savoir que Kamal était vivant, mais je me faisais tout de même du souci pour lui.
Alors, j'ai pris contact avec le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) à Colombo. Le CICR a pu visiter mon fils à Kilinochchi [une ville contrôlée par les LTTE ] et nous avons pu échanger des messages Croix-Rouge.
J'écris un message Croix-Rouge à Kamal une fois par semaine et j'en reçois toujours un en retour. C'est notre seul moyen de communiquer et ma seule satisfaction. En fait, c'est une source de grand réconfort.
Kamal m'écrit toujours qu'il va bien et me dit de ne pas m'inquiéter. Je m'efforce de ne pas trop exprimer mes sentiments et je lui demande simplement de rester patient. J'essaie de rester forte pour lui.
Je n'ai pu voir Kamal qu'une seule fois depuis qu'il a été capturé. Le CICR a arrangé une rencontre en mars 2007 à Kilinochchi. Je m'y suis rendue avec ma fille cadette. À l'époque, il semblait être en bonne santé et garder le moral. Néanmoins, je l'ai trouvé très maigre et affaibli sur une photographie qu'il m'a récemment envoyée dans un colis familial livré par le CICR, et cela me préoccupe beaucoup.
Je vis dans l'espoir que Kamal soit bientôt libéré. C'est ce qui me permet de tenir le coup jour après jour.
M. Mallikawathi
M. Mallikawathi est une veuve de 46 ans. Elle vit avec ses trois filles dans un camp pour personnes déplacées près de la ville de Kebitigollewa. Le CICR a fourni des abris d'urgence à plus de 500 familles lorsque le camp a été construit en juin 2006. Depuis, de nombreux ménages sont rentrés dans leur région d'origine, mais d'autres hésitent encore à quitter le camp.
« Je me suis réfugiée ici avec mes enfants en juin 2006, après qu'une mine Claymore a été lancée sur un bus près de notre village, tuant 69 p ersonnes. La plupart des victimes étaient originaires de mon village, Yakwewa, situé à 12 kilomètres à peine du lieu de l'explosion.
Je me souviens très clairement de ce jour. Un bus bondé transportant environ 170 passagers se rendait à Yakwewa pour une cérémonie funéraire importante. Quand j'ai entendu parler de l'explosion, j'ai empoigné mon vélo et pédalé jusqu'à l'endroit où l'explosion s'était produite, à environ sept kilomètres de ma maison. Je savais que mon fils de 19 ans était dans ce bus. Lorsque je suis arrivée, de nombreux blessés avaient déjà été évacués et les gens restés sur place étaient en pleurs.
Quelqu'un m'a amenée à l'hôpital de Kebitigollewa pour que je puisse chercher mon fils. Je ne voyais pas son nom sur la liste des victimes. C'est en marchant dans les couloirs de l'hôpital que j'ai trouvé son corps, étendu à côté de beaucoup d'autres.
Je ne pouvais pas rester à Yakwewa après ce qui était arrivé. Je ne me sentais plus en sécurité. Mon mari avait été tué en 1997 et, ce jour-là, j'ai perdu mon fils unique. C'était terrible.
J'ai fui mon village avec mes trois filles et de nombreuses autres familles en direction de Kebitigollewa. Durant trois semaines environ, nous nous sommes réfugiées dans une école. Par la suite, le CICR a construit des abris sur des terres mises à disposition par le gouvernement. Il nous a également fourni différents articles de première nécessité, notamment des ustensiles ménagers, car bon nombre d'entre nous n'avaient emporté que quelques effets personnels.
Durant les cinq premiers mois passés dans le camp, je ne suis pas rentrée chez moi, même si notre village n'est pas loin d'ici. Nous avons une maison et une parcelle de 1,5 acre. Aujourd'hui, j'y retourne de temps en temps pour vérifier l'état de notre propriété. De s éléphants sauvages ont détruit toutes nos cultures.
Je ne me sens pas encore suffisamment en sécurité pour rentrer. La situation reste imprévisible. Pas plus tard qu'hier, quelqu'un a été blessé par une mine. Mes trois filles sont ce qui compte le plus pour moi et je ne veux en aucun cas les mettre en danger. »
Vairavanathar Gengatharan
Vairavanathar Gengatharan a 53 ans. Il a perdu sa jambe gauche en 1990, en marchant sur une mine terrestre près de sa maison située sur l'île de Mandativu, dans la péninsule de Jaffna. Il a été équipé d'une prothèse au Centre Jaipur de réadaptation physique à Jaffna, soutenu par le CICR, et continue de s'y rendre régulièrement pour suivre des séances de physiothérapie.
« Je me souviens encore du jour où nous sommes retournés dans notre maison familiale à Mandativu, le 11 octobre 1990. Presque tous les habitants de l'île avaient fui en raison des combats, mais il semblait alors que la situation était suffisamment sûre pour rentrer. Le toit de notre maison avait été arraché et j'étais en train de récupérer des tôles ondulées lorsque j'ai marché sur une mine.
Je n'ai pas réalisé tout de suite ce qui s'était passé. Au début, je n'ai ressenti aucune douleur, mais lorsque j'ai baissé les yeux, j'ai vu que l'explosion avait arraché la moitié inférieure de ma jambe gauche.
Des proches m'ont transporté jusqu'à un dispensaire sur l'île de Velanai, et j'ai ensuite été transféré à l'Hôpital universitaire de Jaffna. Là, des médecins m'ont amputé de la jambe gauche au-dessous du genou. Ma jambe s'est ensuite infectée et j'ai dû subir une deuxième opération.
Je suis resté à l'hôpital environ un mois. Quelques mois plus tard, je suis allé au Centre Jaipur pour être équipé d'une prothèse et j'ai réappris à marcher assez rapidement. J'ai dû remplacer six fois ma prothèse au fil des ans.
J'étais propriétaire d'un magasin de location de matériel de sonorisation et d'éclairage. J'ai perdu mon commerce, ma maison et tous mes biens lorsque les combats nous ont à nouveau contraints de fuir. Pour le moment, il n'est pas possible de rentrer, alors je continue de vivre à Jaffna, même si la vie ici est vraiment dure. Certaines personnes se montrent même méfiantes à mon égard lorsqu'elles voient que j'ai une jambe artificielle. Elles pensen t que j'étais un combattant.
J'ai suivi des cours dispensés par la Croix-Rouge de Sri Lanka pour apprendre le métier de tailleur. Néanmoins, mon revenu est très faible, parce que j'ai peu de commandes. J'ai des moyens très limités, d'autant plus que le prix de la nourriture et d'autres produits est élevé.
Ma femme et moi-même n'avons pas d'enfants. C'est à la fois un avantage et un inconvénient. D'un côté, je n'ai pas suffisamment d'argent pour subvenir aux besoins d'une famille, mais de l'autre, personne ne prendra soin de moi quand je serai vieux. De plus, ma femme est malade et alitée, et son état ne fera que s'aggraver avec le temps. »
"Manchula"
Manchula (nom fictif) est la mère d'un garçon d'un an, Balachandran, qui a été transféré de l'Hôpital universitaire de Jaffna à l'Hôpital pédiatrique Lady Ridgeway à Colombo pour effectuer des examens médicaux. Tous deux ont été transportés à bord d'un avion spécialement affrété par le CICR. Aucun des patients de Jaffna – tous tamouls – n'a souhaité donner son vrai nom, ni être pris en photo.
« Mon petit garçon est malade depuis environ cinq mois. Il a une forte fièvre et des crises en permanence. À Jaffna, les médecins nous ont dit qu'il avait un problème au foie, mais qu'ils n'avaient pas les moyens de faire les examens nécessaires. C'est la raison pour laquelle nous avons dû venir à Colombo.
Sans l'avion du CICR, nous n'aurions pas pu venir ici. Les vols commerciaux sont beaucoup trop chers. Et comme mon enfant ne pouvait recevoir le traitement dont il avait besoin à Jaffna, je ne sais pas ce que nous aurions fait. La situation aurait été dramatique.
Nous sommes ici depuis près de trois semaines. Balachandran a subi plusieurs examens et suivi divers traitements. On m'a dit qu'il allait mieux maintenant et que l'on pouvait rentrer chez nous à Jaffna. Mais je ne sais pas exactement quand nous prendrons l'avion.
J'ai hâte de rentrer à la maison, car j'ai trois autres enfants qui m'attendent à Jaffna. La vie ici n'est pas facile. Je dors à côté du lit de Balachandran sur un matelas que je dois enrouler et ranger chaque jour. L'espace est très restreint et je ne connais personne. Je n'ai aucun parent ni ami à Colombo. En même temps, je suis si heureuse que nous ayons eu la chance de venir ici pour soigner Balachandran. »
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