• Envoyer
  • Imprimer

Fonds spécial : une avocate de la cause des handicapés rejoint le Conseil

26-07-2010 Interview

Charlotte McClain-Nhlapo, la dernière personne en date à avoir rejoint le Conseil du Fonds spécial du CICR en faveur des handicapés, n’est de loin pas une nouvelle venue dans le monde du handicap. Elle y a en effet effectué un parcours exemplaire, jouant notamment un rôle clef dans l’élaboration de la Convention des Nations Unies relative aux droits des personnes handicapées. Elle explique ici pourquoi cet instrument est remarquable à beaucoup d’égards et donne son point de vue sur l'extraordinaire mission que mène le Fonds spécial.

     
©CICR/M. Kokic 
   
    Charlotte McClain-Nhlapo      
           
  Charlotte McClain-Nhlapo a dirigé la délégation des Institutions nationales des droits de l’homme, qu’elle a d’ailleurs représentée lors des négociations de la Convention relative aux droits des personnes handicapées (CDPH) entrée en vigueur en mai 2008. Novatrice à plus d’un titre, la Convention est par exemple le premier instrument à l’éloboration duquel les institutions des droits de l’homme et les personnes handicapées elles-mêmes ont été associées. Ce qui a aussi permis que la Convention soit dotée d’un mécanisme national de suivi solide, une autre première.  

     

  Comment avez-vous été amenée à rejoindre le Fonds spécial ?  

Je travaille depuis 15 ans dans le domaine du handicap et du développement. Je pense que c’est pour cette raison que les membres du Conseil du Fonds spécial m'ont proposé de me joindre à eux.

J’ai entamé mon parcours comme chercheuse dans le domaine des droits de l’enfant, axant mon travail sur les enfants marginalisés, et plus particulièrement les enfants en situation de handicap. Je me suis ensuite orientée vers des questions de politique et j’ai été parmi les principaux auteurs d'une stratégie nationale intégrée axée sur l'inclusion du handicap dans la politique de développement de l’Afrique du Sud. Par la suite, j’ai rejoint l’UNICEF, où j’ai travaillé sur des questions de protection des enfants, mais toujours avec une attention particulière pour les enfants handicapés. Puis j’ai été nommée commissaire à la Commission sud-africaine des droit s de l'homme, où je me suis occupée des droits sociaux et économiques, en particulier de groupes marginalisés, et par conséquent des personnes handicapées.

  Vous avez joué un rôle central dans l’élaboration de la Convention des Nations Unies relatives aux droits des personnes handicapées. Quels en sont les principaux aspects spécifiques ?  

     

Je suis d’avis que cette convention est une énorme réussite, du fait notamment du processus d'intégration sans précédent qui a présidé à son élaboration. Il est en effet important de souligner que pendant les négociations, qui se sont déroulées à New York, pour la toute première fois dans l’histoire des Nations Unies, les bénéficiaires d’un traité ont été associés aux discussions. C’est ainsi que des personnes souffrant de handicaps de toutes sortes ont participé aux négociations. C’est aspect est essentiel, car je suis persuadée que la marque de ces personnes directement intéressées se retrouve effectivement dans la texture et dans la complexité de cet instrument. La CDPH comporte en effet énormément de nuances ; c’est un document qui a trait aux droits humains et qui aborde réellement les problèmes spécifiques des personnes handicapées.

Un autre aspect très important de la Convention est qu’elle a bénéficié de l’appui d’États parties du Sud tels que le Mexique, qui s’est distingué par la manière dont il a soutenu la CDPH. L'Afrique du Sud n’a pas été en reste non plus et s’est beaucoup impliquée dans le processus. En fait, l'ardeur inattendue avec laquelle les pays du Sud ont soutenu la Convention a surpris. On pense généralement que l’élaboration d’un instrument comme celui-ci est une entreprise onéreuse. « Nous ne pouvons pas nous permettre d’associer toutes les personnes handicapées », entend-on fréquemment. Mais à cette occasion, on a vu des gouvernements de pays à faible revenu insister sur le fait qu’ils avaient besoin d’un instrument de ce genre, si l’on voulait que soient reconnus les droits de ce groupe de population.

Le troisième aspect qui ressort de cette convention, et qui une fois de plus en fait un traité unique en son genre, est qu’elle réunit dans un seul texte les composantes « droits de l’homme » et « développement ». Elle formule en effet clairement les droits des personnes en situation de handicap, tout en reconnaissant qu’on ne peut faire valoir ces droits si l’aspect  « développement » est négligé. L’article 32, par exemple, qui porte sur la coopération internationale, donne des indications sur la manière dont les programmes internationaux de développement doivent prendre en compte les personnes handicapées pour qu’ils leur soient accessibles, et sur comment renforcer l’apprentissage « Sud-Sud ».

Un dernier point caractéristique de la Convention est qu’elle comporte des exigences particulières concernant les mécanismes nationaux de suivi. Une fois encore, il s’agit d’un cas sans précédent. L’article 33 porte effectivement sur ces mécanismes, et je pense qu’il est important de les envisager à l’échelle nationale. Cela permet de s’attaquer aux éventuelles violations plus localement et de faire changer les choses là où les problèmes se posent concrètement. Quant aux personnes handicapées, elles sont pleinement associées à cette fonction de suivi, également.

  En quoi la CDPH change-t-elle la vie des personnes handicapées dans le monde ?  

Avons-nous assez de recul pour dire s'il y a déjà eu des changements ? La Convention n’a que deux ans. Au cours de ces deux années, pourtant, j’ai pu observer que ce texte agit comme catalyseur de la réforme du droit et qu’il pousse les organisations de défense des droits des handicapés à agir.

Je suis convaincue que le fait de reconnaître que 650 millions de personnes handicapés ont des droits est très fort. Personnellement, j'y vois un moteur de changement. On a pu se rendre compte que, grâce à la Convention, la Chine avait entrepris de revoir sa législation. Et cela vaut pour de nombreux autres États. Toujours davantage de pays envisagent désormais la manière d'aligner leur législation nationale sur le cadre de la Convention.

Or, si de nombreux progrès ont déjà été réalisés, beaucoup reste encore à faire. Des actions concertées sont nécessaires si l’on veut sensibiliser les responsables, autrement dit les gouvernements, et leur faire prendre conscience des obligations qui sont les leurs au regard de la CDPH. Car, en fin de compte, ce sont les pays, les États parties qui ratifient la Convention – à ce jour, 88 gouvernements l'ont fait – qui ont la responsabilité de s’acquitter des obligations que leur impose le traité.

C’est là une tâche considérable : comment faire pour aider les gouvernements à renforcer leur capacité à assumer les responsabilités qui leur incombent au titre de la Convention ?

  Selon vous, sur quoi le Fonds spécial devrait-il mettre l'accent ?  

Je vous rappelle que je suis toute nouvelle au sein du Conseil. À mon avis, le Fonds spécial occupe un créneau qui n’a été exploité par personne d’autre, par aucun autre organisme. C’est ce qui fait sa force. Si nous prenons les pays où il mène des activités, il est le seul organisme à y offrir ce genre de services.

Je pense que si nous optons pour une approche basée sur les droits de l’homme pour aborder tout ce qui touche au développement et à l’intégration des handicapés, il s’agit de voir qui sont les plus marginalisés et les plus laissés pour compte dans la société, et d’en faire notre priorité. Et il me semble que c'est exactement ce que fait le Fonds spécial, en s'attachant à privilégier une catégorie de personnes qui échappe en général aux politiques et programmes nationaux de développement. J’espère vivement que le Fonds spécial s'en tiendra à cette ligne.

S’il est important que le Fonds spécial exploite ce créneau, il n’en demeure pas moins essentiel qu’il reconnaisse qu’il y a d’autres aspects du handicap à prendre en compte, et qu’il est important de coopérer avec d’autres acteurs travaillant par exemple dans les secteurs de l'éducation, des transports et du placement professionnel. Il ne s’agit en effet pas uniquement de fabriquer des prothèses et d'en équiper les handicapés. Il faut aussi veiller à ce que les bénéficiaires puissent ensuite trouver un emploi ou retourner à l'école. Nous devons envisager le développement comme un processus global et intégré.

  Plus personnellement, quelle importance accordez-vous à la mobilité ou à la restauration de la mobilité ?  

Pour moi, la mobilité est ce qu’il y a de plus important après la respiration. C’est absolument essentiel. Si nous voulons être crédibles en matière d’intégration des handicapés, nous devons nous attacher à garantir leur mobilité. C’est une question que ne se posent pas les personnes qui ne connaissent pas de problèmes de mobilité, mais c’est fondamental. Car aussi intelligents, enthousiastes et motivés que vous soyez, si vous ne pouvez pas vous rendre d’un point A à un point B, vous n’irez pas bien loin, quelles que soient vos qualités. C’est particulièrement vrai dans les pays à faible revenu, où vous ne pouvez pas vous contenter de rester à la maison et de travailler avec Internet, et où la mobilité est un aspect essentiel de la capacité que vous aurez à interagir avec les autres. Elle vous permet de vous impliquer, d'avoir une vie sociale, bref, de vous faire une place dans la société.

Par bonheur, la Convention comporte des dispositions ayant trait à la mobilité et à l’accessibilité. Personnellement, j’ai besoin d’un fauteuil roulant pour assurer ma mobilité. D’autres personnes auront des besoins différents en matière de mobilité. Pour moi, c’est un aspect absolument essentiel de ma vie de tous les jours.

Cela dit, pour garantir la mobilité des handicapés, il faut tout d’abord assurer qu’ils aient accès à l'environnement physique, aux transports et aux autres équipements et services ouverts ou fournis au public. Cet aspect est fondamental si nous voulons continuer à favoriser l'intégration des personnes handicapées.

Ce qui est intéressant dans le texte de la Convention, c’est qu’il commence par aborder la question générale de l'accessibilité en tant que principe et que droit, avant de se pencher plus spécifiquement sur celle de la mobilité.