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31-08-1997  Revue internationale de la Croix-Rouge no 826, p.409-428 par Édith Baeriswyl et Alain Aeschlimann
Réflexions sur une action de diffusion au Burundi Déclaration pour des normes de comportement humanitaire : un minimum d’humanité en situation de violence interne

Édith Baeriswyl est chef du secteur Jeunesse à la Division de la promotion du droit international humanitaire, au CICR. Après une expérience de vingt ans dans l’enseignement (activités pratiques et recherche), l’auteur a fait plusieures missions comme déléguée du CICR, notamment en Afrique. — Alain Aeschlimann est chef adjoint de la Division de l’Agence centrale de recherches et des activités de protection, au CICR. Dans sa précédente fonction de juriste pour les questions opérationnelles, il était notamment chargé des dossiers concernant l’Afrique.


Tout dans la guerre s’oppose à ce que contient l’idée d’humanité, tout y exige de la sauvegarder. Y pourvoir est la raison d’être et l’office des règles du droit de la guerre.

Olivier Russbach [1]
texte dédié à la mémoire de Benoît et Stanislas, engagés dans la diffusion au Burundi


Le projet de diffusion mis en discussion dans cet article a pris naissance fin 1993, lorsque des violences dites interethniques ont éclaté au Burundi, suite à la tentative de putsch d’octobre 1993 et à l’assassinat du président Ndadaye et de plusieurs hautes personnalités de l’État. Devant l’ampleur des destructions matérielles et humaines (il est couramment admis qu’il y eut plusieurs dizaines de milliers de morts durant les premières semaines) et face à la cruauté des actes commis, les délégués du CICR se sont montrés d’abord réticents à entreprendre une action spécifique de diffusion. Ils en sont ainsi restés, dans un premier temps, à la « démonstration concrète » du geste humanitaire et à l’utilisation de messages radiodiffusés visant en priorité à informer pour faciliter le travail opérationnel.

Les interrogations et l’impression d’impuissance des délégués face à un contexte méconnu et une violence extrême, en complète contradiction avec le droit international humanitaire, n’étaient certes pas nouvelles pour le CICR. Cependant, elles prenaient une tournure intense, par l’atrocité particulière des actes commis (aucune rationalité ne peut inclure le massacre ou la mutilation de bébés), et par le fait que les actes violents étaient en partie perpétrés à l’arme blanche, qui nécessitaient une proximité avec la victime, réflétant la dimension exacte de la volonté individuelle en jeu.

Ces guerres qui nous entourent et s’amassent à l’horizon ne relèvent plus de la stratégie ni de l’idéologie, mais de la tripe. Elles ne sont plus une option politique, mais une nécessité organique. — P. Delmas

Le but de la présente analyse est de rappeler une tentative d’action, non pas dans la perspective de l’ériger en un modèle à éventuellement reproduire. Il est de contribuer à une réflexion plus générale sur les enjeux et les limites des activités non directement opérationnelles du CICR, celles qui consistent à promouvoir des prescriptions comportementales propres à limiter certaines conséquences de la violence et des conflits, tenues pour inacceptables par la communauté des États signataires et par les parties aux traités de droit humanitaire. Il s’agit ainsi de dépasser les enthousiasmes naïfs ou les rejets péremptoires face à ce type de démarche, pour s’interroger sur certaines caractéristiques propres à cette tentative, en rappelant certains éléments-clés du projet (voir points 1 et 2), en discutant ensuite quelques options prises (point 3), pour permettre finalement une analyse plus conceptuelle (point 4).

1. Genèse et fondements du projet

Octobre 1993. Le déferlement de violence qui s’abat sur le Burundi surprend aussi bien la communauté internationale et les organismes humanitaires que les Burundais eux-mêmes.

Novembre-décembre 1993. Afin de prendre le recul nécessaire pour imaginer une action de diffusion d’envergure, les délégués du CICR dépêchés sur place décident de partager leurs interrogations avec des Burundais en organisant :

— une journée de réflexion avec une vingtaine d’intellectuels locaux autour du thème « Les traditions humanitaires burundaises, leurs mutations et les modes de diffusion appropriées au contexte », et

— une rencontre avec un quinzaine d’officiers de l’armée, pour la plupart familiers du CICR et du droit internationa l humanitaire.

Ces deux séances ont révélé une certaine résistance des interlocuteurs à l’idée d’une action de diffusion basée exclusivement sur les règles et principes du droit international humanitaire ou sur des codes de conduite tels que ceux proposés par Hans-Peter Gasser [2] ou par le groupe international d’experts réunis à Turku en 1991 (« Déclaration de Turku ») [3]. Le groupe de civils motivait son scepticisme par le constat de l’incapacité de l’État burundais à contenir les massacres et les violences, alors même qu’existaient des instruments officiels à caractère préventif (une Constitution intégrant les droits de l’homme et une « Charte de l’Unité », adoptée officiellement en 1993 par plus de 90% de la population). Les représentants militaires ont, eux, insisté sur le fait que les violences avaient été perpétrées et incitées aussi bien par des membres du corps politique ou militaire que par des villageois ; par conséquent, ils préconisaient une action globale et non pas focalisée sur les forces armées, afin d’éviter une perception accusatrice.

Janvier 1994. Pour tenter, malgré tout, de poser une brèche dans la spirale de violence et d’accusations réciproques qui s’instaurait, et poussés par quelques interlocuteurs motivés, les délégués du CICR ont décidé d’explorer plus avant les enseignements de ces deux réunions, notamment sur le plan des traditions locales. Une phase de recherches s’est alors ouverte (lectures, entretiens) dans le but de trouver les messages et moyens adaptés à une action de diffusion centrée sur les comportements.

Deux prémisses se sont dégagées de cette première recherche. D’une part, le fort sentiment, chez les Burundais, de l’unicité et du particularisme de leur malheur qui les amenait à rejeter, quasi à priori, les solutions « importées » ou toutes faites. D’autre part, la porosité de la figure de la victime et de l’agresseur, chacun trouvant dans ses actes et dans ceux des autres des justifications et explications — la conviction intime que la survie est en jeu — qui ne laissaient qu’une porte étroite ouverte à un processus de compassion active envers l’autre. Cette situation était très fortement influencée par le flou immense régnant alors sur la reconstruction de l’appareil politique, qui accaparait les esprits et reléguait souvent très loin le souci purement humanitaire. Le CICR a vu là une priorité et un devoir fondamental : proposer et aider à remplacer la figure du bouc émissaire par celle de la victime, en s’extrayant des dimensions politiques et ethniques.

Février 1994. La tentative d’intéresser un groupe de Burundais (notamment par le biais de la Croix-Rouge du Burundi) à élaborer eux-mêmes un projet a dû rapidement être abandonnée. Les interlocuteurs sollicités invoquaient la crainte de monter au créneau avec un projet résolument apolitique et « modéré » en l’absence d’une légitimité éthique externe. La conviction des Burundais que les chances d’atteindre les plus hautes autorités étaient faibles, sans l’appui d’une personnalité ou d’une institution de renommée internationale, a poussé le CICR à s’engager, en son nom propre, dans la recherche de gens prêts à donner de leur temps pour élaborer un texte Vingt personnes, choisies pour leur engagement personnel dans une cause sociale ou humanitaire non politisée, ont finalement relevé le défi proposé.

20 mars-25 juillet. Une fois le groupe initiateur formé, quatorze séances plénières et une vingtaine de réunions de sous-groupes ont permis de produire le concept d’une action, un texte et divers vecteurs. Les événements du Rwanda et le spectre d’une évolution semblable au Burundi ont incité les membres du groupe à intensifier et accélérer leur travail.

25-28 juillet. Le lancement du projet a été effectué par le biais d’un forum organisé à Bujumbura, auquel ont été invités treize groupes comprenant entre vingt-cinq et cent personnes. Se sont ainsi succédé des représentants des milieux économiques, politiques, éducatifs et académiques, religieux, diplomatiques, militaires, gouvernementaux, parlementaires, de la police, des organisations non gouvernementales, des jeunes, des anciens, ainsi que des représentants administratifs des provinces et des quartiers de la capitale.

2. Description du projet

Pour que le mal se réalise, ce n’est pas assez qu’il y ait action de quelques-uns, encore faut-il que la grande majorité reste indifférente ; or de cela nous sommes tous capables. — T. Todorov

Le projet visait à toucher l’ensemble de la société : d’une part, pour redonner un espoir d’une première cohésion sur l’objet humanitaire, d’autre part, pour affirmer la neutralité de la démarche. En effet, dans un contexte complexe, où la séparation entre victimes et bourreaux était d’une extrême fragilité, en raison de la peur et de la haine qui pouvaient saisir chacun tour à tour sur la base de faits réels présents ou historiques ou à partir de rumeurs parfois savamment manipulées, cette non-distinction à priori des publics devait assurer une meilleure acceptation du CICR et de ceux qui devaient ensuite être les relais porteurs du texte. Partant de l’idée que « (...) rien ne favorise plus l’esprit de compréhension que les réflexions lancinantes sur nos propres crimes »4, le texte et les vecteurs élaborés ont tous été guidés par une optique de réalisme local — l’effet miroir — qui visait à engendrer des sursauts positifs en regard des conséquences engendrées effectivement au Burundi par les comportements niant toute dignité.

Le projet s’articulait en quatre étapes :

— la production d’un texte de référence : « Déclaration pour des normes de comportement humanitaire : un minimum d’humanité en situation de violence interne » (« Déclaration » — voir texte en annexe) ;

— le lancement officiel du projet sous la forme d’un forum de présentation-débats ;

— les activités de diffusion-éducation à partir d’une brochure, d’une chanson, d’un film, d’une pièce de théâtre et de programmes scolaires ;

— une officialisation de la Déclaration.

Élaboration de la « Déclaration pour des normes de comportement humanitaire : un minimum d’humanité en situation de violence interne

Quand, dans une société, ni Dieu, ni être, ni un sens de l’histoire, ni même telle ou telle valeur ne s’impose également à tous, le consensus reste le seul mode possible d’exister pour des sujets vivant ensemble décentrés et se voulant encore libres. — J. Houssaye

Le groupe initiateur s’est déterminé sur la nécessité de produire d’abord un texte, comme un moyen de lier les particularismes sociaux, culturels et conflictuels locaux (apport des Burundais) aux normes juridiques, en particulier les prescriptions et principes du droit international humanitaire (apport du CICR et d’un jeune juriste membre du groupe, mais aussi d’un professeur burundais de droit international consulté comme expert).

Cette opération de transposition de règles, notamment celles formalisées dans les conventions de droit humanitaire, et de recherche de normes humanitaires consensuelles a permis de mieux comprendre les mécanismes sous-jacents aux déclenchements de certains comportements dans la violence. Dans le même temps, elle a permis au CICR d’éviter d’être perçu comme cet « étranger [qui] a de gros yeux qui ne voit rien » [5].

Le titre « Déclaration » voulait indiquer la volonté d’engager une mobilisation humanitaire et une appropriation du texte par les Burundais, qui, en l’occurrence, devaient se faire graduellement à partir du Forum de lancement (voir plus loin).

Le texte use d’une formulation pragmatique de comportements observables plutôt que théorico-universels en évitant les accents moralisateurs, trop proches du monde de la religion. Cette option de réalisme a aussi amené à donner à la Déclaration une forme interpellante collective (le « nous »). Elle prescrit ou interdit des normes à tous, au soldat comme au membre de l’opposition, au père de famille, à la femme, à la personne âgée, à l’étudiant et à l’écolier, bref, à tout Burundais ou habitant du Burundi, y compris aux auteurs du texte et aux futurs diffuseurs.

Le Déclaration comprend trois parties : une introduction, les conclusions et les normes de comportement proprement dites, numérotées et énoncées sous forme d’injonctions.

a) Introduction et conclusions
Elles visent à poser la nécessité pour chacun de s’investir devant la gravité de la situation (principe de responsabilité individuelle et collective) ; l’introduction insiste sur la catastrophe humaine présente et la conclusion met l’accent sur l’espoir d’un avenir meilleur.

b) Normes de comportement

Elles sont divisées en quatre chapitres :

Respectons et protégeons les personnes et leur dignité
Le texte commence par un rappel du principe général qui est à la base même de la Déclaration et qui, paradoxalement, en est le seul concept véritablement abstrait. « Traitons toute personne avec humanité et respectons sa dignité en toutes circonstances. » Ensuite, il énumère en sept points les interdits de vengeance, de torture et autres mauvais traitements, y compris les manifestations de haine gratuite, de profanation des morts, et énonce le devoir d’assistance humanitaire aux blessés et aux personnes attaquées. Par ailleurs, la justice y est mentionnée comme l’instance de recours qui doit se substituer aux habitudes de vengeance.

Protégeons particulièrement certaines catégories de personnes
Cette protection spéciale concerne la population civile, définie comme les personnes qui ne sont p as engagées directement dans les affrontements, y compris les étrangers et les réfugiés, les catégories vulnérables (malades, enfants, vieillards), le personnel médical et les « agents de secours ». À la lumière des événements du Rwanda (maintien de la délégation et d’un hôpital à Kigali, même aux pires moments des événements d’avril à juillet 1994), une mention spéciale de l’emblème de la croix rouge a été incluse.

Respectons les biens matériels communs et privés
Une distinction est faite entre les biens communs indispensables à la communauté (hôpitaux, lieux sacrés, monuments, écoles) et les biens privés (maisons, cultures, biens indispensables à la survie de la population civile) et la protection absolue y est à chaque fois affirmée.

N’utilisons la force qu’avec modération
Ce chapitre de la Déclaration, correspondant aux règles du droit international humanitaire relatives à la conduite des hostilités ou à l’usage de la force dans une opération de maintien de l’ordre, a posé des problèmes particuliers. On ne voulait pas jouer la carte du pacifisme (irréaliste et assimilable au discours religieux alors discrédité aux yeux de beaucoup) et on ne pouvait pas recourir à la distinction entre combattant et non-combattant ni parler d’objectif militaire (le texte devait en effet s’adresser à tous et non pas seulement à des groupes armés constitués). Le discours a donc dû être centré sur une gradation autour de l’idée de légitime défense, avec inclusion des principes de proportionnalité et d’interdiction des maux superflus. La première norme de ce chapitre engage à la réflexion préalable (« interrogeons notre conscience, la famille, les sages ») avant de décider de l’usage de la violence. Cette injonction était destinée à contrebalancer la norme n° 4 qu’elle devait obligatoirement précéder : « Ne tuons jamais une personne ou un groupe sans défense et ceux qui se rendent », qui a suscité des débats au sein du groupe, en raison du risque d’interprétation a contrario (alors, tuons les autres ?).

Forum de lancement

L’idée de certains membres du groupe de voir la Déclaration endossée officiellement, dès le départ, par les leaders politiques et militaires — par une signature publique, par exemple — a été rejetée par ceux qui craignaient d’aboutir à un exercice artificiel. Cela, en raison, notamment, de l’instabilité des institutions étatiques mises en place transitoirement. En outre, l’idée de base d’un texte acceptable par tous, quelle que soit la place occupée dans la société, ne pouvait être réalisée, dans cette période de l’histoire du pays, qu’à travers un groupe de civils, politiquement anonyme.

En revanche, « l’adhésion morale » et le soutien de l’ensemble des leaders gouvernementaux et militaires, ainsi que de ceux de la société civile, paraissaient nécessaires au départ, pour assurer que progressivement, un discours commun se dégage. Cette option a façonné la forme finalement donnée au Forum de lancement du projet.

En complément du texte de la Déclaration, deux vecteurs particuliers ont été confectionnés pour ce Forum :

— un film, conçu comme une opposition entre les images, représentant les conséquences des violences telles qu’observées sur le terrain en novembre 1993, et les paroles égrénant les normes de comportement à suivre pour éviter de tels débordements. Il visait au départ à créer un choc émotionnel chez les leaders des différents groupes invités au Forum de lancement ;

— une chanson, créée par des artistes locaux. Elle était une adaptation libre du texte des normes sur une musique mêlant le traditionnel et le moderne. Elle visait surtout les jeunes et a été reprise pendant plusieurs mois sur les ondes de la radio, parfois à très bon escient, après des informations faisant état de nouvelles flambées de violence. Elle a servi également à animer des lieux publics comme le marché ou le stade de football.

Par ailleurs, les séquences médiatiques, notamment les comptes rendus des séances de lancement et les interviews des participants au Forum, ont servi comme premier signe d’un engagement non confidentiel des leaders, qui pouvaient ainsi démontrer publiquement un soutien à l’idée d’un minimum d’humanité. La reprise de l’événement par des médias internationaux a été encouragée comme un soutien externe pour une activité ouvrant sur une action positive entreprise par les Burundais.

Chacune des treize séances du Forum se déroulait selon le même scénario : explication des buts du projet par un membre du groupe initiateur, visionnement du film, suivi d’un débat centré sur la critique du texte et les enjeux posés par sa diffusion. Finalement, un appel était lancé pour encourager les participants à proposer des projets pour la diffusion/promotion de la Déclaration dans leur sphère d’influence.

En marge du Forum, les organisations non gouvernementales nationales et étrangères avaient été invitées à exposer leurs activités sur des panneaux.

Phase de diffusion — éducation

Les projets proposés par les Burundais tardant à se concrétiser, le groupe initiateur — qui ne voulait pas perdre les bénéfices du Forum — a décidé de s’atteler à produire deux autres vecteurs :

— une illustration de la Déclaration, par des dessins réalistes contextualisés, et

— une pièce de théâtre, créée fin 1994 par des auteurs locaux dans l’esprit de la Déclaration. Adoptant le mode d’expression populaire des histoires de la vie quotidienne, les auteurs visaient à montrer l’absurdité de comportements pris dans une logique de démesure en regard des terribles conséquences humaines engendrées. Des voix d’humanité représentées par des enfants, des femmes et un vieux sage tentaient, au fil des scènes, de redonner une place à la réflexion. Entre la fin de 1994 et le milieu de 1995, plus de 30 000 personnes ont participé directement à une représentation de la pièce qui a également été diffusée à la télévision et à la radio burundaises, ainsi que sur les ondes d’une radio humanitaire basée au Zaïre.

Par ailleurs, le film, conçu au départ uniquement comme produit de lancement pour le Forum, a été utilisé largement dans les mois qui ont suivi, car il s’est révélé être un outil de dialogue porteur de sens pour d’autres publics.

Des demandes officielles ont été formulées pour que le projet puisse se prolonger dans les salles de classes. Trois groupes d’enseignants se sont attelés, entre fin 1994 et mi-1995, à élaborer des modules pédagogiques, respectivement à l’école primaire (sous forme d’activités à partir de contes et de témoignages), à l’école secondaire (par des débats-réflexions à partir du film) et à l’université (comme partie des cours obligatoires d’instruction civique, comprenant des activités autour du droit coutumier et du droit international humanitaire). Enfin, quelques groupes de jeunes se sont montrés intéressés à poursuivre la diffusion dans leur sphère d’influence et avec leurs compétences.

Certains projets ont duré plusieurs mois ( reproduction du schéma des séances utilisé pour le Forum dans des collèges et lycées, journal humanitaire distribué dans les campagnes), alors que d’autres n’ont jamais été réalisés concrètement, en raison d’un manque de suivi et de soutien ou des difficultés de déplacements liées à la situation de sécurité (programmes scolaires, notamment).

Phase d’officialisation

Une prise de conscience avait été amorcée chez les leaders, la promotion de la Déclaration était lancée par la pièce de théâtre et le film. Il fallait poursuivre l’idée de ne pas en rester à la diffusion d’une déclaration sans autre idée que celle de l’adhésion volontaire, et à rechercher des mécanismes d’officialisation. Plusieurs pistes ont été explorées, en plus des entretiens bilatéraux avec les interlocuteurs gouvernementaux. Relevons notamment :

— la recherche d’un soutien de la Déclaration par la communauté internationale

— la recherche d’un mécanisme de mise en œuvre de la Déclaration sur le plan national.

3. Caractéristiques principales de la Déclaration

Le positionnement humanitaire

L’identification d’un champ purement humanitaire, sans aucune référence aux causes politiques, ethniques et sociales des violences, a été imposée comme règle de base par le groupe initiateur pour l’élaboration du texte. Ce positionnement n’était pas aisé à maintenir en regard des discours ambiants, notamment ceux de certains médias, lesquels mettaient davantage l’accent sur les facteurs explicatifs et les raisons politico-sociales du conflit que sur le sort des victimes et les conséquences des violences pour l’avenir. Malgré les inévitables découragements devant la fragilité d’une intervention qui ne visait pas à traiter les causes des haines vues par les autochtones (impunité, partage inégal du pouvoir et des ressources, par exemple), le postulat exclusivement humanitaire a prévalu au sein du groupe initiateur.

Adopter, faire entendre et encourager ce positionnement humanitaire est apparu comme une nécessité pour replacer la victime au centre du discours et des préoccupations. Il fallait lui donner une voix et une identité et refuser la spirale meurtrière ; il fallait avec elle exiger un changement de comportement de la part de ceux qui usent d’une violence aveugle. Dire et contribuer à ce changement permettait aussi de démontrer qu’à défaut de paix durable, et au-delà d’une survie physique immédiate, le travail sur une modification des comportements de violence était possible, et qu’il avait commencé. Il s’agissait là aussi d’une dimension importante de la dignité : celle de la victime comme celle de la nation.

Garder le cap de l’esprit « droit humanitaire » plutôt que de l’esprit de paix

Le droit est tout ensemble le reflet d’une société et le projet d’agir sur elle, une donnée de base de l’age ncement social et un moyen de canaliser le déroulement des relations entre les individus et les groupes. — L. Assier-Andrieu

L’esprit du droit humanitaire, c’est soutenir la nécessité de fixer un cadre de référence commun prescrivant des comportements et des stratégies à adopter en cas de recours à la violence ; mais, en même temps, c’est admettre que ce recours peut constituer l’un des moyens choisis pour résoudre des différends d’ordre politico-social. Ce postulat pragmatique et modeste a soulevé certaines interrogations face à l’aspiration légitime de voir le conflit cesser — et donc, d’entrer dans une action relevant de la résolution des conflits ou de l’éducation à la paix. Cependant, les regains de violence, encore très fréquents en 1994 et, surtout, l’explosion soudaine et dévastatrice du génocide et du conflit rwandais ont ramené, au sein du groupe initiateur, un certain consensus sur l’esprit du droit international humanitaire plutôt que sur l’esprit de paix. Ceci explique pourquoi la Déclaration est restée centrée sur le minimum à exiger plutôt que sur un maximum souhaitable.

L’esprit du droit humanitaire, c’est aussi exclure l’idée que les comportements dans la violence ne peuvent être modifiés qu’après avoir fait disparaître certaines racines de cette violence ; ce qui implique le refus de moduler le caractère dérogatoire du sens de certaines règles fondamentales à observer. Par exemple, le non-fonctionnement de la justice ne doit pas empêcher de préconiser l’interdit de la vengeance populaire.

Référence aux traditions humanitaires des Burundais

Aujourd’hui, les principes qui servent de critères sont beaucoup plus universels et consensuels mais les réalités sont largement plus particulières et fragmentées. — P. Hassner

Rechercher les traits traditionnels correspondant aux principes fondamentaux du droit humanitaire visait en priorité à comprendre les comportements observés comme accidentels, non pas comme le résultat d’une fatalité.

Bien souvent ce n’est pas tant la qualité de l’être qui détermine ses actes que le genre de situation dans lequel il est placé. — S. Milgram

Ces tendances refoulées, cachées trouvent à s’exprimer dans des circonstances exceptionnelles lors d’accidents, des catastrophes, des guerres, des révolutions. Mais ces particularités cachées ne sont pas que destructrices ou négatives. Les événements raniment aussi des virtualités de générosité, de solidarité. — E. Morin

Comme toutes les cultures du monde, la tradition burundaise en matière de comportement, notamment en phase de conflit, est dotée de règles explicites ou implicites de régulation. Les vecteurs de cette tradition sont essentiellement les proverbes et dictons, encore très vivants dans la langue autochtone. Souvent, ces limitations de violence ont des échos exactement contraires dans d’autres proverbes (en particulier pour les motifs et formes de vengeance). Une telle caractéristique, qui n’est de loin pas inhérente à cette région, reflète certainement une sorte de reconnaissance de l’existence de la dualité du bien et du mal, mais pourrait aussi être le reflet du « principe d’accumulation des règles » dans certaines sociétés. [6]

Ce constat a été l’objet de discussions passionnées au sein et à l’extérieur du groupe initiateur. Il a finalement été exploité dans le texte final de la Déclaration, en incluant dans sa conclusion un proverbe « négatif » comme contre-exemple, par souci de ne pas faire accroire à une naïveté quant à l’absolue bonté des traditions, et pour souligner spécifiquement l’interdit d’une habitude d’accusation globalisante alors fortement ancrée. Le dicton « Un fautif dans la famille, c’est toute la famille qui est fautive » n’est plus de mise.

La référence aux traditions a été particulièrement accentuée dans le chapitre de la Déclaration sur « l’utilisation modérée de la violence ». Il y a en effet une invitation à recourir à la traditionnelle médiation des sages des collines dans le règlement des conflits, institution formellement abandonnée depuis l’instauration d’un État de droit, mais qui est restée profondément ancrée dans la conscience collective et est encore souvent représentée dans les saynètes théâtrales produites pour la radio ou la télévision.

4. Analyse critique

Par manque de temps et de moyens, et en raison d’une remontée dramatique des tensions dès le milieu de 1995, une évaluation formelle de l’impact de la Déclaration n’a pas pu être menée sur le terrain. La discussion de sa pertinence est dès lors forcément partielle. De manière générale, le projet a rencontré un intérêt et un soutien quasi unanimes des Burundais et des représentants de la communauté internationale. Cependant, il a aussi suscité des doutes critiques de la part de ceux qui prenaient comme p oint de référence la poursuite, et même l’amplification du conflit. Or, si le projet visait beaucoup plus qu’une simple réception positive, il n’avait pas comme objectif direct, dans le court terme, de provoquer un arrêt des débordements des violences, et encore moins celui des hostilités.

Conçu comme un soutien pour une période transitoire, le projet s’ancrait dans une perspective d’appropriation par les Burundais eux-mêmes, à la fois sur le plan de sa diffusion et de son officialisation. Or, il est apparu que la « période transitoire » s’est achevée moins d’une année après le lancement du projet Déclaration, ce qui n’a permis ni une réelle entrée dans la phase éducative, ni un processus sérieux d’officialisation. En outre, plusieurs facteurs ont progressivement tari la volonté et la possibilité d’exploiter jusqu’au bout le concept du projet : manque de personnel expatrié CICR spécialisé, difficulté des collaborateurs nationaux et des Burundais en général de se déplacer sur le terrain, reprise soudaine des hostilités dès le milieu de 1995, enfin réduction, puis suspension des activités du CICR après l’assassinat de ses collaborateurs. Ces constats soulèvent de manière fondamentale la problématique du potentiel et des limites de toute action dans le domaine de la diffusion, lorsque cette dernière vise avant tout à influencer les comportements. Ces limites sont liées au temps et au contenu du droit international humanitaire dans les contextes où se produisent des violences qui ne sont pas couvertes par la définition de conflit armé et qui impliquent aussi bien des groupes armés organisés que des civils sans commandement hiérarchisé.

Il n’y a donc pas lieu dans ces lignes de vouloir juger le projet par rapport à des développements du conflit qui n’ont pas vu globalement de progrès majeurs dans le champ des comportements, voire à la lumière de l’attaque contre des délégués du CICR, en juin 1996. En effet, cela établirait un lien de causes à effet réducteur. Il serait tout autant erroné d’estimer globalement que c’est essentiellement grâce au projet Déclaration que le CICR a pu, malgré tout, développer des activités au Burundi jusqu’à ce jour tragique.

En revanche, il paraît utile d’essayer de rediscuter des intentions à court, moyen et long termes qui, à partir de cet exemple particulier, peuvent servir une réflexion plus large.

Influencer les comportements — un processus progressif

Un projet tel que l’action de diffusion au Burundi s’inscrit résolument dans la durée et ce, d’autant plus fortement qu’il avait la prétention de ne pas s’imposer de l’extérieur mais de susciter une adhésion de l’intérieur, en tenant compte de la complexité locale : morcellement extrême des chaînes de commandement militaires, politiques et sociales, juxtaposition de structures de pensées traditionnelles et de schémas occidentaux, intrication explosive des problématiques politiques, sociales, économiques, etc. L’option prise visait fondamentalement l’établissement d’un dialogue autour d’un référentiel humanitaire commun minimal, d’une part, entre Burundais et de l’autre, entre eux et le CICR. Après la période de lancement, la première phase de diffusion devait rallier l’adhésion à ce référentiel qui devait ensuite, faire place à une étape plus éducative prise en charge par les leaders autochtones, pour finalement rejoindre un registre officiel et plus contraignant.

a) instaurer un dialogue entre et avec tous
Même quand un peuple est en guerre, il faut lui parler et lui parler. Il faut désamorcer la folie collective par la parole, le message. — Un participant au Forum de lancement

Instaurer un dialogue dans une nation plongée dans une horreur qui avait défait en quelques jours les références auxquelles les individus et les groupes s’étaient attachés jusque-là (valeurs culturelles et religieuses, coutumes et récentes promesses démocratiques) n’est pas une tâche facile. Dans ce contexte, à ce moment de l’histoire, elle paraissait nécessaire pour tenter de dynamiser une « conversation nationale » qui ne soit pas celle, exclusive, de la politique, de la haine et de la violence radicale. Le projet voulait ainsi introduire quelque chose qui « s’interpose entre les élans de l’homme et leur réalisation » [7], et qui puisse devenir « un opérateur d’intelligibilité [favorisant] l’accord social qui décide que ce qui est tolérable à un moment donné (...) ne l’est plus à un autre ». [8]

Le dialogue devait aussi aider à construire l’image la plus transparente possible de l’identité du CICR au service de l’humanitaire au Burundi. Or, cette image est toujours d’une grande fragilité dans les contextes où la neutralité et l’impartialité sont souvent déclarées irrecevables : prendre le parti unique de la victime est déjà vu comme un acte politique, puisque victime et ennemi sont inextricablement fusionnés. Le projet de Déclaration, en voulant redonner un sens à des principes exclusivement humanitaires ancrés dans le contexte, était en lui-même porteur d’une image précise de l’institution. Par ailleurs, il était une affirmation du souci d’aider non seulement à réparer matériellement les effets d es destructions, mais aussi à réguler certains comportements en tenant compte des particularismes locaux. Étaient ainsi affirmées les notions d’humanité, de neutralité, d’impartialité et d’empathie pour la souffrance, sans qu’elles soient mentionnées expressément.

Le texte en lui-même, s’il a parfois été critiqué aussi bien pour son utopie que pour sa modestie, n’a jamais été contesté comme partial ou idéologiquement marqué. Par ailleurs, les questions générées par le texte et ses représentations filmiques ou théâtrales engendraient souvent un débat qui allait bien au-delà de la simple curiosité et qui montrait que le but d’instaurer un dialogue était, sinon nécessaire, à tout le moins porteur de sens.

Le droit existe d’abord en nommant et en qualifiant, il est art de langage, il est avant tout parole. — L. Assier-Andrieu

b) travailler à la diffusion des règles de comportement référentielles contenues dans le droit humanitaire
On sait généralement que les comportements déviants ne se changent pas avec un discours et que les plus solides références morales peuvent vaciller, voire être niées selon les circonstances. Le combat entre pulsions et loi est aussi vieux et universel que la société humaine, et aucune recette n’a réussi à prouver quels mécanismes peuvent efficacement et radicalement réguler ce combat pour amener la prédominance de la loi sur les pulsions. Cependant, personne n’ose ouvertement se contenter de ces constatations et décréter un laisser-faire généralisé : l’histoire humaine est celle d’une longue recherche pour sublimer et surmonter l’ambivalence de l’être et des groupes humains.

Mais alors on comprend que c’est précisément à cause de l’imprévisibilité fondamentale du déroulement des conflits qu’il devient obligatoire de réserver, quelles que soient les circonstances, les chances du comportement rationnel (...) qui entraîne qu’on puisse entrevoir certaines alternatives qui peuvent se présenter ou ne pas se présenter, et à l’intérieur desquelles l’acteur pourra choisir d’une manière ou de l’autre ; du moins, le fait d’avoir envisagé certains choix à l’avance peut-il contribuer, le cas échéant, à l’orienter vers eux au milieu de la tempête. — P. Hassner

Le CICR participe à cette recherche, dans un créneau particulièrement complexe, celui du conflit armé. La diffusion et l’enseignement du droit international humanitaire et des principes humanitaires, les campagnes internationales, les tentatives novatrices d’adaptation des vecteurs utilisés, l’implication dans les procédures de « mise en œuvre nationale » font partie de cette prospection. Ces activités ne peuvent être considérées que dans cette perspective-là, fondamentale pour qui refuse le fatalisme unilatéral de « l’homme est un loup pour l’homme », malheureusement répétitive, comme nous le rappelle quotidiennement l’actualité.

De l’adhésion non contraignante à une officialisation de normes obligatoires

Le texte de la Déclaration, qui constitue la base minimale des devoirs de chacun en temps de conflit ou de violence, est formulé de manière déclarative. La démarche adoptée visait, dans un premier temps, à rallier une adhésion sur une base volontaire (phases 1 et 2 du schéma B), laquelle devait, à terme, se transformer en obligation par le biais d’une démarche d’officialisation (phase 3 du schéma B) ; elle devait être suivie d’actions promotionnelles, soutenues et menées par les leaders et les pouvoirs officiels (phase 4).

De la phase de diffusion à la phase officielle d’éducation — Faire connaître le texte, susciter un dialogue humanitaire, générer des prises de conscience sur les conséquences d’actes violant la dignité et sur les avantages personnels et collectifs d’un respect des règles humanitaires, tout cela représente le travail fondamental de la diffusion. Dans un contexte comme le Burundi, cette dernière ne peut tabler, dans une première phase, que sur une adhésion volontaire et doit, dès lors, travailler à trouver les argumentaires et les ressorts qui mènent à cette adhésion.

Cette phase a été amorcée à travers la semaine de lancement, puis par le biais du film, de la pièce de théâtre et des divers événements médiatiques. Elle n’a jamais pu vraiment se consolider par des prolongements plus éducatifs, dans la mesure où la reprise des affrontements a considérablement retardé l’avancement des modules destinés aux jeunes scolarisés et empêché une exploitation réellement éducative des représentations théâtrales par les leaders locaux. Ces événements ont aussi accentué la « timidité » des Burundais à prendre le relais du groupe initiateur.

Une recherche d’officialisation contraignante — La voie qui consistait à rechercher une officialisation de la Déclaration, par son incorporation dans des textes officiels a été quelque peu délaissée et certainement trop vite abandonnée. Certains notables locaux ont parfois utilisé l’existence de la Déclaration dans leurs discours, et il y a eu des tentatives pour créer un groupe interministériel « de mise en œuvre ». Ces démarches n’ont cependant pas été suffisamment poussées et auraient nécessité une énergie plus importante pour la conceptualisation et la mise en œuvre.

Le plan d’action, adopté lors de la Conférence régionale sur l’assistance aux réfugiés, rapatriés et personnes déplacées dans la région des Grands Lacs, organisée à Bujumbura par l’Organisation de l’unité africaine (OUA) et le HCR en février 1995, recommande spécifiquement de diffuser « aussi largement que possible (...) les normes de comportement humanitaire minimales établies au Burundi avec l’aide du CICR ». Diverses résolutions du Conseil de sécurité concernant le Rwanda rappellent cette recommandation. [9]

Mais aucun véritable suivi spécifique n’a été donné au point du plan d’action concernant la Déclaration. La Déclaration est ainsi progressivement devenue ce qu’elle ne voulait surtout pas être : « un texte de salon », qui a certes dépassé largement le stade de la simple publicité, mais dont les phases d’appropriation, d’éducation et d’officialisation sont restées — et restent encore — en suspens.

Des limites objectives ont évidemment aussi été imposées par le développement de la situation marquée, dès le milieu de 1995, par une radicalisation progressive. L’incertitude sur les institutions étatiques, la faiblesse de l’appareil judiciaire ne favorisaient en rien le développement d’une officialisation de la Déclaration, tant il est vrai que « les institutions et le droit ne créent pas la légitimité politique, ils en procèdent » [10]. On n’était plus alors dans un environnement de choc post-conflictuel, mais bien dans une remontée radicale de la tension, qui aurait demandé des moyens d’intervention beaucoup plus importants, des vecteurs plus adaptés, ainsi qu’un soutien actif de la part de la communauté internationale et des leaders locaux.

À la lumière de cette expérience, la question du cloisonnement et de l’articulation des activités de diffusion-éducation, et celle ayant trait à l’espace juridique ne sont pas de simples questions de principe. Au contraire, elles relèvent d’une cohérence qu’il est d’autant plus nécessaire d’assurer lorsque le contexte ne correspond pas — ou pas encore — à la définition d’un conflit armé et que les structures étatiques et juridiques sont en déliquescence. Cet élément mérite d’être approfondi, d’autant qu’il n’est pas établi ni certain que dans de telles situations, l’existence d’une structure de répression soit une condition sine qua non pour engendrer le respect de normes juridiques. Par exemple, l’existence d’une forte tradition d’impunité (que chacun dénonce pour l’adversaire... mais pas forcément pour soi-même) mériterait d’être étudiée car « nos manières occidentales et contemporaines de concevoir un lien de dépendance logique entre la punition et la bonne marche du droit n’ont pas universellement cours », comme l’affirme D. de Béchillon. Cet auteur relève également que rien ne prouve que la promesse de répression soit ou non dissuasive car « nous ne savons pas grand chose sur l’ordre des causes réelles de nos actes ».

5. Conclusion

Au-delà de son impact réel ou potentiel, et qui ne pourra sans doute jamais être vraiment mesuré, le projet mené au Burundi a eu le mérite de poser un certain nombre de questions basées sur le vécu. Un côté spectaculaire et novateur a occulté la modestie voulue de l’entreprise et ses limites. Il a surtout fait sous-estimer l’importance de transformer l’adhésion volontaire, indispensable dans un premier temps, en adhésion contraignante. Cette évolution, qui dès le début n’a certainement pas suffisamment été prise en compte, aurait demandé des recherches supplémentaires et des soutiens accrus des leaders.

L’idée de « standards humanitaires minimaux » pour les situations de troubles et de tensions internes est récurrente et continue de susciter débats et séminaires. Elle présente toujours et encore la problématique du contenu du noyau dur des droits de l’homme et de la place du droit international humanitaire, y compris des mesures à prendre pour que ce droit soit davantage et mieux respecté. Au Burundi, le CICR a continué, parallèlement au projet de Déclaration, à œuvrer pour aider la hiérarchie officielle des porteurs d’armes à enseigner les règles de comportement contenues dans le droit humanitaire. Les développements du conflit montrent toutefois que les violations notamment envers la population civile, se poursuivent. Mais ces constats, nullement particuliers à ce contexte, peuvent-ils être le seul moteur des évaluations et des actions du CICR en matière de diffusion ?

Le destin du droit c’est de demeurer partiellement ineffectif (...) Le droit dresse des digues contre la marée. Et la marée ne se retire jamais longtemps. Elle pousse, elle menace, elle déborde à la première occasion. Elle saccage parfois la digue. Et voilà notre droit violé, ineffectif. C’est son sort de subir cela. Vouloir qu’il n’y ait de droit authentique que parfaitement respecté, c’est se tromper de monde. — D. de Béchillon

Cependant, les polices du monde n’ont pas renoncé à œuvrer pour que le code de la route soit mieux respecté, les organes du Comité international olympique tentent toujours de trouver les moyens pour que les normes du comportement sportif ne soient pas violées, des experts s’activent partout pour que les jeunes ne soient plus les cibles faciles des marchands de drogues ou des réseaux pédophiles. Tous connaissent des échecs, mais tous gardent un espoir. Dans les conflits armés et les situations troublées, les problématiques sont certainement encore plus complexes et font voir la digue du droit submergée plus souvent et plus dramatiquement que dans le monde pénal ou sportif. Ce constat devrait engager à rechercher encore davantage des stratégies novatrices pour refuser le fatalisme et exiger des comportements conformes aux exigences de la dignité humaine et de la conscience publique. Des exigence qui demandent à tous ceux qui les respectent, un subtil dosage d’idéalisme et de modestie.

Bibliographie

L. Assier-Andrieu, Le droit dans les sociétés humaines, Nathan, Paris, 1996

D. de Béchillon, Qu’est-ce qu’une règle de droit ?, Odile Jacob, Paris, 1997

P. Delmas, Le bel avenir de la guerre, Gallimard, Paris, 1995

P. Hasner, La violence et la paix, Esprit, Paris, 1995

J. Houssaye, Les valeurs à l’école, PUF, Paris, 1992

M. Hunyadi, La vertu du conflit, Cerf, coll. Humanités, Paris, 1995

S. Milgram, Soumission à l’autorité, Calmann-Lévy, Paris, 1974

E. Morin, interview à propos du livre « Pleurer, aimer, rire, comprendre », dans Sciences Humaines, Auxerre, juin 1996

O. Russbach, ONU contre ONU, La Découverte, Paris, 1994

T. Todorov, Face à l’extrême, Essais, Points, Paris, 1991


Notes:

1. Voir bibliographie à la fin du texte.

2. H.-P. Gasser, « Un minimum d’humanité dans les situations de troubles et tensions internes : proposition d’un Code de conduite », RICR, n° 769, janvier-février 1988,
pp. 39-61.

3. H.-P. Gasser, « Un nouveau projet de Déclaration sur les normes humanitaires minimales », RICR, n° 789, mai-juin 1991, pp. 348-356.

4. T.Todorov.

5. Proverbe Dida, Côte d’Ivoire.

6. Voir notamment D. de Béchillon.

7. D. de Béchillon.

8. M. Hunyadi.

9. Résolutions du Conseil de sécurité S/RES/1997 du 09.06.1995 (préambule) et S/RES/1029 du 12.12.1995 (préambule).

10. P.Delmas.

Annexe
Déclaration pour des normes de comportement humanitaire

Un minimum d’humanité en situation de violence interne


Introduction

Le Burundi vit une crise grave : des personnes meurent, des biens sont détruits sans raison, et ce dans un climat d’indifférence, de découragement, de désolation et de vengeance.

Nous devons mettre un terme à cette situation et préparer un avenir meilleur et plus sûr. La violence n’est jamais une solution aux problèmes et n’engendre que des destructions morales et matérielles inutiles : « IKIBI NTIKIVURA IKINDI ». [1]

Il est vrai que les hommes ne sont pas parfaits (« AHARI ABANTU NTIHABURA URUNTURUNTU ») [2] et que la cohabitation entraîne des frictions inévitables : « NTA ZIBANA ZIDAKOMANYA AMAHEMBE ». [3]

Mais tout doit être fait pour régler pacifiquement les différends et éviter que les querelles ne se transforment en catastrophes. Ne l’oublions pas : « AHARI ABAGABO NTIHAGWA IBARA ». [4]

Nous devons absolument refuser, en toutes circonstances, les horreurs engendrées par la violence, aussi bien pour nous que pour les autres. Nous le savons : « UHISHIRA UMUROZI AKAKUMARIRA ABANA ». [5]

Pour conserver la dignité de notre pays et de sa population, nous, habitants du Burundi, nous engageons au minimum à respecter et faire respecter en toutes circonstances les normes de comportement humanitaire qui suivent.

I. Respectons et protégeons les personnes et leur dignité « RURIYE ABANDI RUTAKWIBAGIYE » [6]

1. Traitons toute personne avec humanité et respectons sa dignité en toutes circonstances.

2. Ne nous vengeons pas et laissons la justice faire son travail : une spirale de violence détruirait progressivement toute la famille, tout le clan, toute la communauté. « WIHORA UWAWE UGAHONYA UMURYANGO ». [7]

3. La torture, les traitements cruels, humiliants ou inhumains ne sont en aucune circonstance des actes honorables : ne les appliquons jamais à notre semblable, même s’il est notre ennemi.

4. Ne recourons jamais à des actes de brutalité tels que le viol, la mutilation avant ou après la mort, la mise à mort en jetant des gens dans les latrines ou en les brûlant vifs. Ces manifestations de haine gratuite laissent de profondes blessures morales.

5. Lorsque nous le pouvons, aidons TOUS les blessés, bahutu, batutsi, batwa ou étrangers, et soignons-les sans autre critère que l’état de leur souffrance d’homme.

6. Respectons tous les morts sans distinction : si possible, informons leurs familles, relevons leur identité, signalons leur présence aux autorités. Dans tous les cas, les morts ont droit à une sépulture décente.

7. Ne restons pas indifférents devant la souffrance de ceux qui sont attaqués, quelle que soit leur appartenance ethnique ou politique, et faisons de notre mieux pour leur apporter l’assistance humanitaire que leur état nécessite.

II. Protégeons les personnes, particulièrement certaines catégories de personnes

1. Souvenons-nous que les populations civiles qui ne sont pas directement engagées dans les affrontements, y compris les étrangers et les réfugiés, ne doivent pas être attaquées ni être impliquées dans les luttes et les violences.

2. Les enfants, les femmes, les handicapés, les vieillards et les malades doivent être particulièrement protégés : éloignons-les des zones d’affrontements pour qu’ils soient à l’abri du danger.

3. N’utilisons pas les civils non directement engagés dans les affrontements comme un bouclier humain et ne recourons pas à des actes ou menaces visant à répandre la terreur : ce sont des comportements de lâcheté.

4. Ne laissons jamais des enfants ou des adolescents participer aux luttes violentes, ne les armons pas, ne les utilisons pas dans un acte qui peut déboucher sur la violence, car cela mettrait le futur de la nation en danger. « UWANKA AGAKURA ABAGA UMUTAVU ». [8]

5. N’oublions pas qu’une personne capturée est sans défense : elle doit toujours être traitée avec humanité et dignité.

6. Respectons le personnel médical et les agents de secours qui apportent assistance et protection aux victimes sans distinction et facilitons leur travail en toutes circonstances.

7. Rappelons-nous que l’emblème de la croix rouge est reconnu et respecté universellement.

III. Respectons les biens matériels communs et privés

1. Ne détruisons pas, ne pillons pas, ne saccageons pas le patrimoine indispensable à toute la communauté, notamment les hôpitaux, les centres de santé, les écoles, les fontaines et sources d’eau, les routes, les ponts, etc.

2. Respectons les lieux sacrés, les lieux de culte, les cimetières, les monuments : ils sont indisp ensables à la conscience collective.

3. Même au milieu de la violence, respectons les maisons et les biens d’autrui. L’intimité des gens doit être préservée : ne saccageons pas et ne jetons pas dehors les nattes, cruches, habits et autres objets personnels.

4. Nous ne gagnons rien et nous nous déshonorons en détruisant les champs, les cultures, le bétail et les autres biens indispensables à la survie de la population : une vache, une bananeraie, une caféière ne sont jamais nos ennemis.

IV. N’utilisons la force qu’avec modération « IYO INKUBA IRABIJENTUGIRE NGO MARA ABANSI, N’ABAKUNZI BARAJANA » [9]

1. Avant de nous résoudre à la violence ou à toute autre action pouvant déboucher sur la violence, interrogeons notre conscience, interrogeons la famille, interrrogeons les sages. « INGUMBA ITAZI IKIBI IRIGATA ISHENYO ». [10]

2. En dernier recours, ne décidons d’utiliser la force que dans les situations de danger exceptionnel qui menacent directement notre vie et celle des personnes que nous devons protéger.

3. Lorsque le recours à la force est inévitable, agissons avec modération et causons le moins de souffrances possible : n’agissons jamais aveuglément et globalement.

4. Ne tuons jamais une personne ou un groupe sans défense et ceux qui se rendent. « NTA WUKUBITA UWUTAMUSUBIZA ». [11]

5. Rappelons-nous que les affrontements dans des zones fortement peuplées entraînent beaucoup de victimes innocentes : tout doit être fait pour évacuer les personnes qui ne participent pas à la violence et pour les laisser sortir des zones dangereuses.

6. N’achevons pas un ennemi capturé, blessé ou qui se rend : désarmons-le, protégeons-le de la vengeance populaire et remettons-le aux autorités ou aux bashingantahe. « UWUTSINZWE NTIBATSINDAHO ». [12]

Conclusions

1. N’hésitons jamais à nous engager sur le chemin du comportement humanitaire et à encourager la tolérance, car ceux qui font preuve d’humanité en toutes circonstances sont l’espoir du Burundi. « UMUGIZI W’INEZA IMURENZA IMPINGA ». [13]

2. Rappelons-nous que chaque personne est toujours responsable de ses actes individuellement, même si elle agit en groupe ou sous incitation. « UWORUKARISHA RWOMUMWA » [14]. « HARI SESA SESA, ATARI BUKUYOZE ». [15]

Inversement, ne condamnons jamais un groupe globalement mais cherchons à savoir qui est responsable individuellement. Le dicton « UMURYAMBWA ABA UMWE AGATUKISHA UMURYANGO » n’est plus de mise. [16]

3. Nous, habitants du Burundi, bahutu, batutsi, batwa ou étrangers, quels que soient notre rang social et notre appartenance politique, respectons et faisons respecter ces normes humanitaires minimales.

4. Parents, responsables politiques, religieux et civils, engageons-nous à jouer un rôle primordial pour garantir le respect de ces normes.

Nous tous, investissons-nous dans la prévention des massacres et des violences, pour que le Burundi ne connaisse plus de désespoir.


Notes:

1. On ne guérit pas un mal par un autre.

2. Là où vivent des hommes il y a toujours des frictions.

3. Les cornes des vaches vivant dans une même étable s’entrechoquent inévitablement.

4. Là où il y a des hommes dignes, la catastrophe ne peut pas se produire.

5. Tu caches un sorcier, il ensorcelle tes enfants.

6. La mort emporte les autres mais ne t’oublie pas.

7. Tu te venges sur les tiens et tu détruis toute la famille.

8. Celui qui ne veut pas voir une vie grandir mène le veau à l’abattoir.

9. N’appelle pas la foudre sur tes ennemis car elle peut aussi emporter tes amis.

10. Une vache stérile sans expérience lèche la lame de la hache.

11. On ne frappe pas celui qui ne peut pas le rendre.

12. Un vaincu ne doit pas être achevé.

13. Qui rend un bon service, cela lui fera traverser les régions lointaines.

14. Que la lame du couteau coupe celui qui l’a aiguisée.

15. Il y en a qui t’excitent « détruis, détruis », mais jamais ils ne t’aideront à reconstruire.

16. Un fautif dans la famille, c’est toute la famille qui est fautive.

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31-08-1997