S’il pouvait, il partirait immédiatement. Avec son pantalon court et ses sandales abîmées. Avec ses livres d'école sous le bras, il courrait le long de la piste rouge défoncée, monterait sur la colline jusqu'au portail, passerait devant les gardes. Et puis, il irait toujours plus loin, à l’ouest.
Il compte déjà les jours. La nuit, il ne parvient plus à fermer l’œil.
Nous faisons la connaissance de Nadjibou alors que l'excitation le déchire presque. C’est en septembre. Il a 12 ans et il va enfin revoir sa mère. Pour le moment, nous ne savons pas grand-chose de ce garçon, mais il va nous raconter. Sa mère aussi va parler, de même que les collaborateurs du Comité international de la Croix-Rouge (CICR), sans qui nous ne pourrions pas écrire l’histoire de Nadjibou.
Ces derniers ne font pas grand bruit de leur mission. Ils travaillent discrètement, en silence. Ils cherchent et trouvent. Un réseau remarquable, dans les remous de la guerre.
Nadjibou est un enfant déplacé. Il vient de l'est du Congo. Lorsque les combats y font rage en automne 2008, il fuit en Ouganda. Il ne sait pas ce qu'il est advenu de sa famille. Et sa famille ne sait pas où se trouve son Nadjibou. Dans le chaos de la guerre, ils se sont soudain perdus. C’est à ce moment-là que ce jeune de 12 ans est catapulté dans un monde lointain, étranger. Parfois, ce monde sera bon avec lui, parfois méchant. Au début, il va le palper comme un fruit inconnu, le tâter pour découvrir ses possibilités et ses dangers.
Nadjibou ne sait encore rien de toutes les personnes qui vont bientôt rechercher sa trace. Mais nous en parlerons plus tard. Pour raconter l'histoire de Nadjibou, il faudrait peut-être commencer par parler des livres, car ils sont son plus grand trésor. Peut-être que d’autres enfants du village leur accordent moins d’importance. En effet, à quoi peut bien servir tout ce fourbi alors que c'est la kalachnikov qui dicte la loi. Mais Nadjibou s’imprègne de chaque ligne. Il y a déjà longtemps qu’il s’est fait remarquer par ses maîtres. Et sa mère est tellement fière de lui. Peut-être qu’il parviendra effectivement à sortir une fois de la misère.
Plus tard aussi, dans le camp de réfugiés, il se précipite sur chaque livre qu’il trouve. Comme un naufragé qui se jette sur la moindre goutte d’eau. Après la classe, lorsqu’il coince ses livres sous son bras pour rentrer dans sa hutte, on a l’impression qu’il s’accroche à ses livres.
Lorsque Nadjibou fuit de son village, voilà maintenant neuf mois, il n’a pas le temps de sauver des livres. C’est un jour de novembre, la matinée est fraîche. Tout à coup, des coups de feu retentissent autour du garçon, et s'il veut survivre, il doit s'enfuir à toutes jambes. Il traverse les champs en courant. Surtout, ne pas trébucher. Plus loin, toujours plus loin.
Raschida. Où est-elle ? Il a encore aperçu sa sœur aînée il y a un instant, mais maintenant, elle a disparu. Comme si la terre l’avait avalée. Il a envie de pleurer, de la chercher, mais il n'a pas le temps, car les hommes avec les kalachnikovs sont juste derrière lui. Des soldats. Ou des rebelles. Ou d’autres… peu importe. Nadjibou doit passer les collines. La frontière se trouve derrière. L’Ouganda, là il sera en sécurité.
Il a huit frères et sœurs, mais il ne voit plus personne. Les combats qui font rage dans l'est du Congo en automne 2008 chassent le jeune homme de plus en plus loin de sa maison. Il fait froid et humide à cette période. Il se dépêche d'avancer, partout, des gens fuient de leurs maisons, au début, il voit encore des visages familiers, mais à la tombée de la nuit, ils disparaissent tous. Il ne connaît plus personne parmi les fugitifs. Personne sur qui il puisse s'appuyer, personne pour lui adresser un mot d'encouragement.
Lorsqu’éclatent les combats, la mère de Nadjibou est justement sortie. Pour aller chercher à manger. Elle aussi, elle doit se sauver pour échapper à la mort. Plus tard, elle retrouve sa fille Raschida. Mais Nadjibou n'est visible nulle part. La mère pense que son fils est mort. Elle a constamment son visage devant les yeux, il ressemble à son père. Son regard effronté, qui devient parfois buté lorsqu'il doit aller aux champs avec elle, alors qu’il préférerait de loin jouer au football.
Le garçon marche pendant deux jours, toujours en direction de l’est. Il s’est ouvert la jambe contre une branche. Maintenant qu’il n’entend plus de coups de feu, il sent la douleur qui lui brûle le mollet. Le froid pénètre sous son pantalon court et sa chemise élimée. Il n’a que des sandales aux pieds.
Mais il a réussi à atteindre la frontière. Il voit des gens dans des Toyota blanches avec des lettres noires « UN ». Ils l’invitent et il peut enfin manger quelque chose. Trois jours plus tard, ils le conduisent à Nakivale. C’est le plus grand camp de réfugiés de l’Ouganda, à six heures de la frontière congolaise.
Chaque année, des guerres et des conflits dispersent des centaines de milliers de familles dans le monde entier. Dans les montagnes et les forêts, les déserts et les savanes. Partout, des enfants comme Nadjibou errent sans but, seuls, et cherchent leurs parents. S'ils tombent sur des collaborateurs de la Croix-Rouge, ils ont beaucoup de chance. Car ils sont alors inscrits sur la liste du Service international de recherches, que gère le Comité international de la Croix-Rouge.
Si l’on voyage en Afrique, on rencontre souvent ses collaborateurs. Ils n’attirent pas particulièrement l’attention, mais ils sont présents partout. Le CICR, dont le siège est à Genève, a pour mandat de venir en aide aux victimes des conflits armés. Ses délégués soignent les malades et les blessés, visitent les prisonniers de guerre et les détenus. Ils expliquent le droit international humanitaire aux parties au conflit. Et ils aident à regrouper les familles dispersées. L’écrivain Hans Magnus Enzensberger a consacré un livre à ces personnes, qu'il a intitulé « Krieger ohne Waffen » (guerriers sans armes). La seule chose sur laquelle ils puissent s’appuyer, c'est le droit international.
Base du CICR à Goma, dans l’est du Congo : c’est ici, dans de modestes bungalows abrités par de grands arbres, que convergent les fils de la plus importante mission de recherche menée actuellement. Aucun autre conflit récent, nulle part dans le monde, n’a arraché autant de personnes à leur famille. Au Congo, la Croix-Rouge a rassemblé 88 955 messages en 2008, qu'elle a transmis à des parents et à leurs enfants, à des frères et sœurs, à des maris et à leurs femmes, à des détenus et à leur famille.
Ce réseau a plusieurs visages : volontaires dans les villages, professionnels de la recherche du CICR, secrétaires, chauffeurs, mécaniciens, techniciens radio – et des personnes qui gèrent tout cela, notamment la Suédoise Émilie Welam à Goma. Elle est juriste et a travaillé dans la bande de Gaza avant de venir au Congo. En ce moment, elle est débordée, et l'on ne peut qu'admirer son calme et sa patience. Une énorme armoire métallique trône dans son bureau, dans laquelle sont archivés tous les dossiers. « Actuellement, nous avons environ 1000 cas à traiter », précise-t-elle. Parfois, il est très difficile de retrouver la trace de personnes disparues. C’est un travail de fourmi dont on ne voit pas la fin. Mais Émilie a assisté aux retrouvailles, lorsque des enfants revoient leurs parents après une longue attente. Ce sont des images qui ne s’oublient pas. Elles lui rappellent pourquoi elle travaille.
La recherche de Najijbou commence par une photo. Le garçon est photographié et enregistré par l’équipe de la Croix-Rouge dans le camp de Nakivale, le 21 janvier 2009. Cela fait déjà deux mois qu’il est ici, mais il a de la peine à s’y faire. Il raconte qu’au début, il a vécu tout seul dans une hutte. Les nuits ont été angoissantes. Chaque soir, il est assailli par ses pensées. Sa mère et sa sœur sont-elles encore en vie ? Il a perdu son père il y a déjà plusieurs années, ensuite il a toujours été très proche de sa mère. Dans le camp, il ne connaît personne, des milliers de réfugiés congolais vivent ici, mais aucun que Nadjibou ait déjà vu.
À part son pantalon court, son T-shirt et une paire de sandales déchirées, il n'a rien. Il ne possède pas un centime. Il franchit les collines, Nakivale est grand, il doit bien y avoir un travail pour lui quelque part. Il rencontre des paysans ougandais avec leur bétail. « Je suis champion pour garder les chèvres » se vante-t-il. Vous voulez voir ? Les paysans rigolent, mais quelques jours plus tard, il garde leurs chèvres. Ainsi il peut gagner quelques sous et s’acheter du savon et une chemise.
Le bureau du CICR en Ouganda transmet la photo de Nadjibou aux collègues de Goma, au Congo. Ceux-ci savent, grâce à son récit, que le garçon a fui du village de Kinyandonyi, et c’est là qu’ils recherchent sa mère. Ils affichent des photos sur des arbres et des panneaux, ils demandent les noms et les adresses des membres de sa famille. Qui connaît Nadjibou ? Tant que les milices et l’armée s’affrontent sur le terrain, ils ne peuvent pas faire grand-chose. Mais il y a toujours des phases plus calmes, et alors les humanitaires se déploient.
Ils n’ont pas encore retrouvé la mère de Nadjibou. Les premiers jours, celle-ci croit que son fils est mort. Elle prie pour lui. Mais un jour, elle rencontre quelques réfugiés qui lui racontent avoir vu Nadjibou. Ils ne peuvent cependant pas lui dire où il se trouve actuellement. Vit-il encore? Elle n'est plus sûre, ce qui rend ses nuits encore plus agitées qu'avant.
Le visage de cette femme de 46 ans trahit une vie rude, en plein air, ici dans l’est du Congo. Elle a dû fuir de sa maison, et maintenant elle vit avec ses plus jeunes enfants dans une hutte qu’elle a louée. Un jour par semaine, elle travaille dans les champs du propriétaire. Ce qu’elle récolte, elle doit le lui donner à titre de loyer. Le reste de la semaine, elle trime dans les champs des autres, comme journalière. Cela lui rapporte un, voire deux dollars par jour. Si la situation se calme au Congo, elle pourra bientôt retrouver sa maison et cultiver ses propres champs. Alors tout ira mieux, et cet espoir lui permet de tenir le coup. Et si Dieu le veut, il lui renverra aussi Nadjibou.
Le 3 mars, la mère reçoit la visite de Ernest Bashitsi, qui porte une casquette bleue avec une croix rouge et qui a coincé une pile de papiers sous son bras. A-t-elle un fils du nom de Nadjibou ? Pourquoi veut-il savoir cela? Ernest sort une feuille sur laquelle est agrafée une photo. La mère se fige. C'est la photo de son fils disparu.
Elle presse la photo sur sa poitrine. Ernest Bashitsi, qui a déjà vécu souvent cette situation, doit remplir un formulaire avec elle. Souhaite-t-elle que Nadjibou revienne à la maison? Quelle question! La mère doit signer. Elle le fait avec son empreinte digitale, elle n’a jamais eu la chance d’apprendre à lire et à écrire.
La Croix-Rouge demande à la femme si elle a un travail et peut subvenir aux besoins de son fils, s’il y a une place pour lui à l’école et des soins médicaux au cas où il tomberait malade. En outre, il faut que le calme revienne dans la région. La situation est encore trop dangereuse pour renvoyer Nadjibou tout de suite à la maison. Mais le premier pas est fait.
La mère garde la photo de son fils comme un trésor. Elle la met dans son portefeuille. Parfois, elle la sort et la regarde longuement. Mais quelques semaines plus tard, le sort s’acharne à nouveau sur elle. Des bandits pénètrent dans sa hutte et emportent tout. La photo de son fils aussi. Sa seule consolation.
La mère envoie une lettre à son fils, elle dicte, la Croix-Rouge écrit. En mai, le messager va trouver Nadjibou dans le camp. Il lui tend une feuille, écrite en swahili. « Mon enfant adoré ». Le garçon lit à toute vitesse les 14 lignes, il absorbe chaque mot : « Dieu merci, nous avons de tes nouvelles, et même une photo ! Nous allons bien, nous sommes toujours à Kinyandonyi. Tes frères et sœurs te saluent. Nous attendons tous que tu reviennes. Nous nous réjouissons de te revoir. Ton instituteur et le directeur de l'école aussi t'attendent avec impatience ».
14 lignes, après six mois dans le camp. Sa mère vit, mais Nadjibou est saisi par le doute et hésite. Entre-temps, sa situation dans le camp s’est améliorée. L’organisation humanitaire Save the Children y gère une école et Nadjibou figure parmi les meilleurs élèves. Ce qui lui plaît particulièrement, c’est que l’enseignement se fait en anglais. Il a appris le français au Congo, mais il sait qu’il trouvera plus facilement un travail s’il parle plusieurs langues. D'une part. D'autre part, il y beaucoup de choses qui le tourmentent ici. Il vit maintenant avec une famille congolaise dans le camp. Elle l’a recueilli, mais il dit que ses nouveaux parents l’exploitent. Que le père est trop sévère, qu’il doit constamment travailler et porter des bidons d’eau beaucoup trop lourds. « Ma maman n’a jamais agi ainsi », dit-il.
Parfois, il s’image comment cela serait, s’il était à nouveau à la maison pour la prochaine grande fête. Noël, lorsqu'ils tuent une vache, lorsqu'ils sont tous réunis et mangent à satiété, et que les enfants osent même siroter un Fanta. À un certain moment, le mal du pays devient insupportable. S'il le pouvait, il partirait sur-le-champ.
Nadjibou demande maintenant à la Croix-Rouge de le ramener chez lui. La situation s’est un peu calmée aux environs de son village, au Congo, même si le chemin de la paix est encore long. À Goma, les travailleurs humanitaires donnent le feu vert. Une équipe ougandaise va chercher Nadjibou et onze autres enfants à Nakivale, ils reçoivent tous des vêtements neufs. Ces jours, Nadjibou est rebelle, il refuse le pantalon et les chaussures, il ronchonne beaucoup, il a l’air perturbé. Il s’empiffre tellement que le soir, il doit vomir. La joie et l'impatience, la peur et les doutes. Il est submergé par tout cela.
Par une matinée ensoleillée d’octobre, une voiture de la Croix-Rouge arrive dans le village congolais de Kinyandonyi. Nadjibou saute à terre et court. La hutte de sa mère n’est plus loin, des enfants surgissent de partout, ils poussent des cris de joie.
Puis ils se taisent. Même les petits, qui braillaient encore il y a un instant, n'émettent plus un son. Tous ont les yeux rivés sur le fils prodigue. Il est revenu, après si longtemps. Et maintenant, il est planté devant sa mère. Pendant quelques secondes, ils sont tous deux comme paralysés, puis la mère crie son nom. Sa voix est forte et claire, comme une fanfare qui chasse au loin, d'un seul souffle, toutes les sombres pensées. « Nadjibou ! »
Le garçon se jette dans ses bras, la mère pose sa tête sur son épaule – comme si elle voulait s’y reposer à tout jamais. Quelques secondes plus tard, Nadjibou se dégage, il cache son visage dans ses mains. Sa mère s’essuie les joues d’une main. Elle tremble. De l'autre, elle caresse la nuque de Nadjibou.
Ils sont plantés là tous les deux. La mère et le fils, après tout ce temps. Les voisins, qui ont tous accouru et forment un cercle, ne disent pas un mot. Derrière, contre la paroi de la hutte, se trouve le sac de Nadjibou. On a osé y jeter un coup d'oeil tout à l'heure. Il contient essentiellement des livres.
Pour les travailleurs humanitaires, il est temps de prendre congé. Nadjibou est à nouveau chez lui.
Nadjibou ne sait encore rien des personnes qui recherchent sa trace.
Chaque soir, il est assailli par ses pensées : sa famille vit-elle encore ?
Il lui reste une photo. Des bandits la lui volent lorsqu’ils pillent sa hutte.